mardi 9 mai 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
F comme « Féminin Sacré ». Sexe, genre et spiritualité.

Déesse, nous ne pouvons Te connaître en tant que Cause, et Ton essence ultime est à jamais celée à nos yeux ; mais nous pouvons Te reconnaître à travers Tes œuvres et les bienfaits sans nombre dont Tu nous combles, et qui sont les effets de Tes multiples puissances.

A travers Ton voile, Déesse, nous voyons briller l’éclat de Tes parures, comme les étoiles innombrables qui scintillent dans la nuit. Et cette seule contemplation nous rapproche de Toi, Ô Mère de toutes choses, Toi dont le lait est l’Être même.

« Féminin Sacré »

Entre guillemets, parce que selon l’expression consacrée

Car cette formule est une des plus énigmatiques à laquelle je fus confronté, lorsque, voici un peu plus de cinq ans, je suis « sorti du placard à balais », selon une autre expression consacrée, c’est-à-dire lorsque j’ai décidé de cesser d’être un Païen solitaire pour aller à la rencontre de mes semblables.

Cette expression n’a pas cessé depuis de me titiller, d’exciter ma curiosité, de me rendre perplexe.

Pour moi, être Païen avait toujours signifié, entre autres, me garder des erreurs des Monothéismes, dont l’une était justement de reléguer le genre féminin à un statut métaphysique mineur

En effet, bien qu’ils s’en défendent, les trois Monothéismes Abrahamiques véhiculent une image très mâle de la Divinité. A maintes reprises, le Dieu d’Israël parle à son peuple comme un époux à une épouse, pour lui reprocher son infidélité ; Dans le Judaïsme, le sacerdoce était réservé exclusivement aux hommes jusqu’à une date récente. 

Dans le Christianisme, Dieu choisit un corps masculin pour s’incarner, et la féminité est réduite à l’état de réceptacle, sans avoir un véritable accès au statut divin. Le sacerdoce Catholique est toujours exclusivement masculin. Quant à l’Islam, même si le Nom Divin contient quelque ambigüité dans sa graphie, les Attributs de Dieu sont déclinés au masculin et, dans les invocations mystiques, on s’adresse « au Seigneur » en l’appelant « Lui ». 

On est donc bien ici dans la religion de Dieu le Père, et pour nous, du Père des Dieux, puisque de nombreuses traditions l’identifient à Kronos-Saturne, qui est l’interprétation principale du El sémitique, dont le Baal Hammon punique est une des représentations les plus exemplaires.

Pour être honnête, il convient cependant de mentionner que, si toutes les apparences cultuelles, traditionnelles et scripturaires donnent au Dieu d’Abraham une figure hautement masculine, la théologie des trois Monothéismes corrige en partie cette image, en affirment que la transcendance de Dieu dépasse toute les catégories, y compris celle de genre. Mais on ne s’y attarde pas : tout se passe comme s’il s’agissait d’une précaution oratoire, et surtout, comme si la « masculinité » divine était en quelque sorte une garantie de sa neutralité de genre. Car si Dieu était une femme, c’est, en fait, comme si…  Il n’était plus Dieu. 

Pourtant, les Monothéismes portent encore des traces ténues d’un état ancien où le genre féminin n’avait pas encore été totalement exclu du Divin : en Hébreu, par exemple, l’« Esprit » de Dieu est du genre féminin (ruah). On a également trouvé une inscription du VIème siècle avant l’ère vulgaire mentionnant « YHWH et son Ashera » près de Shefelah dans l’ancien royaume de Juda : on pense que cette Ashera est une parèdre de YHWH, correspondant à une Déesse majeure du panthéon Cananéen, Athirat. Le nom même du Dieu des Musulmans, Allah, interprété couramment comme contraction de Al-ilah « la Divinité », fait irrésistiblement penser à un ancien théonyme Arabe, Allat, interprétée en Athéna par les Grecs (fig.1).

 Al-Lat sur un autel à encens du temple de Baalshamin, Palmyre/Tadmor (source : www.aly.abbara.com)

Finalement, on peut raisonnablement affirmer que, dans les Monothéismes Abrahamiques, la féminité divine n’est pas vraiment assumée, refoulée qu’elle est dans la sphère théorique et abstraite de la théologie. Dès lors, on pourrait légitimement conclure que l’égalité des deux sexes de l’humanité n’a pas de fondements théologiques et doctrinaux, puisque Dieu est décidément viril et que rien de ce qui est féminin n’est divin. 

Or, dans les différentes religions Païennes, il n’en est rien, quand bien même ces expressions religieuses se sont épanouies dans un contexte souvent très patriarcal (en Méditerranée notamment). Dans tous les polythéismes historiques en effet, non seulement les Panthéons contiennent des Déesses et des Dieux, mais la Divinité en soi, lorsqu’elle trouve une expression théologique et mythique, est montrée comme androgyne. Cette androgynie assumée est quasi universelle, et trouve sa plus belle expression dans l’Ardhanarishvara indien (fig. 2). Nous reviendrons plus bas sur l’Inde, qui est à mon sens le Polythéisme ayant porté au plus haut la réflexion théologique sur le genre.




Wikipedia en anglais Ardhanarishvara, auteur inconnu, British Museum
 
La pluralité des mythes, dans les Polythéismes, est également un des facteurs qui favorise l’expression de cette androgynie divine. En effet, nombreuses sont les mythologies qui allient, sans qu’il y ait de contradiction entre elles, des cosmogonies centrées sur le masculin à des cosmogonies centrées sur le féminin. La Grèce, civilisation pourtant connue pour être très patriarcale, voire misogyne, fait remonter les origines du monde à une entité féminine (Nyx, la Nuit), à une entité féminine alliée à une entité masculine impersonnelle, c’est-à-dire de statut inférieur (Eurynome et le serpent Ophion), ou bien encore à un couple primordial (Océan et Téthys). En Egypte, si le Démiurge est souvent le Soleil envisagé en mode masculin (Atoum-Rê), il peut aussi être une Déesse (Neith), etc.

Les Paganismes proposent donc à notre méditation une pluralité de modèles divins, tant masculins que féminins. Et, comme nos anciens Maîtres de sagesse nous enjoignent en tout premier lieu de « suivre le Dieu » (Maximes Delphiques), ou de « se rendre semblable à la Divinité dans la mesure du possible » (Platon, Timée), il nous semble licite de tirer des différences de sexe ou de genre un enseignement métaphysique

Il convient cependant d’être prudent et de ne pas tomber dans les pièges de l’essentialisation simpliste et du stéréotype, qui a conduit l’humanité vers les voies de l’oppression et du mépris, et ce, toujours dans le même sens, celui de l’homme sur la femme. D’autre part, pour simplifier notre enquête, nous considèrerons le genre et le sexe comme quasi synonymes, bien que n’ignorant pas qu’il s’agit de deux notions distinctes. Nous parlerons désormais de Divinités mâles et femelles, réservant les notions d’homme et de femme à l’humanité. 

Dans l’expression « féminin sacré », quel est l’élément premier ? « Féminin » ou « Sacré » ? Autrement dit, doit-on considérer le féminin comme source de sacralité, ou doit-on considérer le Sacré sous son aspect spécifiquement féminin ? Bien entendu les deux questionnements ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, mais la formulation fait cependant pencher vers le premier aspect du problème : en quoi la féminité est-elle une source spécifique de sacralité ?

Pour un homme, il est bien difficile de répondre à cette question, dans les circonstances existentielles où il se trouve. En effet, notre genre (sinon notre sexe, avec les technologies actuelles) nous détermine notre vie durant : nous sentons que nous ne sommes pas autre chose qu’homme ou femme, mais que nous ne sommes pourtant pas exclusivement cela. Jusqu’à quel point sommes-nous ainsi conditionnés ? Sommes-nous entièrement et pour toujours déterminés par notre genre ? Rien n’est moins sûr. Si l’on se réfère aux traditions mythologiques (Grecque notamment), on rencontre beaucoup d’indices laissant penser que l’humain, en tant que personne, n’est pas déterminé de manière absolue et définitive comme homme ou comme femme

On songe par exemple à Tirésias, devin qui connut, dit-on, l’expérience des deux sexes, mais aussi à Héraclès, bien que son séjour aux pieds d’Omphale ne fût pas une véritable transformation, mais plutôt un travestissement. Ce dernier, d’ailleurs, intervient dans de nombreuses séquences rituelles, particulièrement dans un contexte lié aux initiations de classes d’âge ou au mariage. Le plus souvent, ce sont les hommes qui se travestissent, mais pas exclusivement.

On pense également à certains cultes mystiques, comme celui de Cybèle, dont les fidèles, les Galles, s’émasculaient à l’imitation du Dieu Attis, fils et amant de la Déesse, afin de se rapprocher de cette dernière. Ici, le changement de genre correspond à une transgression de soi pour faire l’expérience de la transcendance dans le cadre d’une démarche initiatique. J’y reviendrai. 

Dans la perspective qui est la nôtre, il nous semble évident que, si l’être humain ne se limite pas à son expression d’individu empirique, il dépasse nécessairement les catégories du genre et du sexe, qui constituent des déterminations, et qui, en cela, ne sauraient être placés au-dessus de son essence divine, expression ultime de son être.

La question est dès lors de savoir, d’une part, quelle est l’emprise ontologique de la détermination de genre et, et, d’autre part, quel est le sens métaphysique de cette détermination dans la vie intégrale de la personne humaine.

Pour répondre à la première question, il nous semble que la détermination sexuelle ne touche que la manifestation corporelle de l’individu ; or, nous affirmons par ailleurs que celle-ci ne représente qu’un moment donné de la révolution d’un astre humain, et qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une saison dans une existence qui excède de beaucoup la simple vie corporelle. Nous émettons même l’hypothèse que l’âme est un vivant qui marche sur deux jambes, dont les bas sont tour à tour un corps d’homme et un corps de femme.

Ainsi, l’expérience que nous devons vivre dans l’ordre biologique implique, pour être intégrale, qu’elle s’appuie sur les deux types d’existence, et cela, au moins une fois, si ce n’est un nombre indéterminé de fois. Le fait que nos Panthéons (si tant est, bien sûr, que nous appuyons notre pratique sur un Paganisme panthéonistique) nous proposent plusieurs modèles existentiels tant mâles que femelles nous permettrait, selon cette perspective, de ne pas boiter, de ne pas évoluer à cloche-pied mais de toujours appuyer nos vies sur une sacralité adaptée.

Mais il semble également évident que le genre ne se limite pas au corps : il concerne également l’âme, encore que d’une manière très différente. Il est probable en effet que le sommet ultime de notre personne touche à l’androgynie divine, et que cette androgynie parfaite se reflète pour une part dans le miroir psychique. Mais l’âme est fort complexe, comme nous le verrons bientôt (I comme Intellect), et, par conséquent il est à parier qu’elle ne soit pas limitée à un seul genre.
Si, comme le pensent la majorité des Néoplatoniciens, l’individuation est un processus qui précède la formation du corps, il est probable que le genre de la partie individuée de l’âme soit conforme (dans la grande majorité des cas) au sexe du corps. Nous ne nous risquerons pas quant à nous à examiner le cas où les deux sont en opposition.

La Tradition romaine nous enseigne que nous recevons, à notre naissance, une entité appelée « génie » pour les hommes et « junon » pour les femmes, entité que les Grecs connaissent également et qu’ils appellent Daïmon. Celui-ci, du même genre que le corps de l’individu, est communément perçu comme distinct de lui-même et proche du Divin. Il est probable que cette entité corresponde à la racine genrée de l’individu.

En revanche, l’étude des mythologies et des traditions de nombreux peuples anciens comme modernes nous incline à penser qu’une instance plus profonde de l’âme est du genre opposé à celui qui est en acte dans l’existence présente de l’individu. Ce genre est donc, quant à lui, latent, et représenterait à la fois le vestige et l’anticipation d’autres existences, dans la course éternelle de l’âme sur son orbite autour de son soleil intelligible, l’intellect axial, dont elle est l’expression vitale.
Il n’est donc pas interdit de penser que chacune et chacun d’entre nous possède en elle ou en lui une part masculine ou féminine, et que cette « part » joue même, dans nos vies psychiques et nos évolutions spirituelles, un rôle majeur quoique discret.  La vie posthume, notamment, est souvent décrite comme la rencontre avec une entité féminine (car seul les cas masculins sont documentés à notre connaissance) pouvant être éventuellement considérée comme un double féminin du défunt : les Lases italiques, par exemple, entrent dans cette catégorie, ainsi que les Valkyries nordiques ou la Daena iraniennes. Les noces posthumes qui sont célébrées alors avec de telles entités sont considérées comme un signe d’évolution spirituelle positive et le passage à un plan ontologique supérieur au plan individuel, ce que l’union avec le sexe opposé traduit symboliquement. 

Cela nous amène à la deuxième question : quel peut être le contenu sacral du genre et, dans le cas qui nous occupe, de la féminité ? 

Bien entendu, nous tâcherons, dans le cadre d’un Paganisme résolument transséculaire et conscient de sa pérennité de droit, de ne pas nous laisser enfermer dans des déterminations culturelles étroites liées à un stade historique donné de nos Traditions. Donc, n’attendons rien des stéréotypes éculés de douceur, d’abnégation ou de beauté, d’intuition féminine et autres faciles facéties. 

La condition féminine, (comme d’ailleurs la condition masculine) est d’abord une condition biologique. Elle implique un certain nombre d’évènements, comme les règles, la possibilité ou non de porter en soi un corps vivant, de nourrir à partir de son propre corps, ainsi que le fait d’avoir un vagin et non un pénis, et sans doute encore bien d’autres choses dont je ne peux, par construction, avoir l’expérience dans cette vie-ci. 

Une des expressions biologiques majeures (quoique non exclusive) de la féminité est la maternité. Or, ce trait est fondamental dans toutes les mythologies, qui expriment chacune d’une matière différente cette Maternité Divine. Ce mythème est absolument fondamental pour le paganisme, non seulement parce qu’il le différencie radicalement des Monothéismes Abrahamiques, mais encore pour des raisons qui lui sont propres, tant sur le plan théologique que sur le plan psycho-mythique.

Sur le plan théologique, la Maternité Divine est la plus parfaite expression du Panthéisme ou du Panenthéismes, qui sont les substrats doctrinaux des Polythéismes. En effet, l’embryon, porté dans la matrice de sa mère, est à la fois différent d’elle et de même nature, sans lui être étranger ou extérieur ; contrairement à la Paternité Divine qui exprime une extériorité et une distance, la Maternité Divine, au contraire, exprime de manière tout à fait adéquate la communauté d’être entre la Divinité et le Monde. Cette synousie peut être symbolisée par le cordon ombilical qui relie tout être autonome à son origine cosmique.

Ce même symbolisme matriciel joue également un grand rôle sur le plan psycho-mythique, en permettant à l’âme individuelle de se vivre sur le mode de l’inclusion à un giron universel à la fois différent d’elle et de même nature qu’elle. Ce schème est particulièrement opérationnel dans les Mystères, où le transit mortel est anticipé rituellement sur le mode d’un retour à la Matrice Divine par la reconquête de l’intériorité spirituelle, de l’intimité de l’être avec lui-même. 

Outre ses aspects biologiques, la condition féminine implique également, sur le plan culturel, historique et sociétal, l’éventail de certains types d’existences, d’une infinie variabilité : de la matrone romaine à l’institutrice brésilienne, de la reine égyptienne à l’ouvrière allemande, de la guerrière picte à l’executive woman canadienne, etc.  Toutes ces existences individuelles peuvent-elle être rattachées à un archétype divin dans une religion Païenne ? Notre réponse est oui ; et c’est une des grandes différences avec le Monothéisme, qui implique une certaine schizophrénie entre l’activité quotidienne d’une femme, notamment contemporaine, et les archétypes que lui propose sa religion. 

Nos Dieux, en effet, proposent des modèles performatifs d’existence et de perfectionnement pour les individus humains ; nous avons vu ailleurs (E comme ésotérisme) que, dans le cadre des Mystères, ils agissent comme des voies d’évolution spirituelle pour celles et ceux qui les ont pris pour guide. Plus largement, leur providence omniprésente permet à chaque parcours existentiel de trouver son sens et l’appui ontologique nécessaire à son accomplissement. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les Dieux se présentent à nous sous une forme adaptée à nos existences empiriques, c’est-à-dire sous une forme individuelle, genrée et sexuée. Dit autrement, chaque Dieu et chaque Déesse nous apporte l’évangile qui convient à notre vie, et non un évangile unique comme celui de Jésus.

Ainsi, chaque Divinité permettra aux femmes de tisser avec elle une relation dévotionnelle en rapport avec son destin et son être profond : l’une sera l’amante de sa Divinité d’élection, l’autre sa servante (plus rarement sa maîtresse, mais pourquoi pas : peut-être une Omphale se découvrira-t-elle la vocation de dominer son Héraclès mystique), l’autre encore sa mère, sa fille ou son amie, etc. 

On observe très bien cette variété des angles dévotionnels dans l’Hindouisme (avec la dévotion mystique à Krishna par exemple), ou encore dans les religions afro-caribéennes, où la transe joue, comme on le sait, un rôle primordial : telle « fille de Xangô » va se vivre comme épouse de son Orixa, et par conséquent se méfier de la jalousie de sa parèdre Iansã et de toutes les femmes dans la tête desquelles celle-ci vient danser ; telle « fille de Yémanjà » va vivre avec sa Déesse marine une tumultueuse histoire d’amour lesbien, etc.

Les Divinités, dans leur infinie bonté, se prêtent de bonne grâce à ces jeux mystiques, car leur instinct divin les y poussent : elles ne peuvent pas ne pas répondre à nos élans individuels, elles qui, comme je l’ai dit, ne vivent pas selon notre schéma d’existence. Ainsi, les divinités ne sont-elles mâles ou femelles que par rapport à nous, humains concrets ; les mythologies et les rites d’hier et d’aujourd’hui fourmillent d’exemple qui montre qu’en vérité, le sexe des Dieux est pour le moins flou. 

Ainsi, de nombreuses divinités peuvent apparaître tout à tour sous une forme mâle et sous une forme femelle : j’en veux pour preuve Palès et Robigo /Robigus du Latium, Freyr/Freyja de forêts nordiques, Inari des rizières du Japon, et j’en passe…Même Zeus, divinité virile s’il en est, prend parfois des aspects féminins inattendus…En outre, il arrive souvent que, ne sachant quel est le genre du Numen ou du Kami à qui l’on s’adresse, on utilise une formule stéréotypée du type si deus, si dea (« que tu sois Dieu ou Déesse »). Donc, comme le sexe des Anges, on peut dire que le sexe des Dieux ressemble furieusement au Chat de Schrödinger : c’est l’observateur (ici le dévot, l'observant) qui le détermine dans l’acte même de l’observation.

 Tout ce que nous venons de décrire concernant le féminin sacré aurait aussi bien pu être écrit sur le masculin sacré ; cependant, pour des raisons historiques et sociétales, un aspect du féminin sacré semble exclusif de l’autre genre. Cet aspect concerne le sort fait aux femmes durant des siècles de patriarcat. 

Le sacré féminin, dont le féminin sacré est le miroir, s’il a pu contribuer par le passé à reléguer les femmes dans une position subalterne, contribue aujourd’hui, le plus souvent, à l’émergence d’une conscience intime de la dignité propre du féminin, d’une foi des femmes en leur propre puissance, en un mot, de leur empowerment. Cette émancipation spirituelle se produit à travers la renaissance de la dévotion aux grandes Déesses, parmi lesquelles Isis, la Morrigan ou encore Hécate et Sekhmet jouent un rôle particulièrement important, en proposant, justement, des modèles d’existences en phase avec l’autonomisation des femmes.

Parallèlement à cette émergence, on peut voir apparaître, ou plutôt réapparaître, des types de sacerdoces féminins et de confréries spirituelles féminines, telles qu’elles existaient avant la monothéisation des sociétés ou non. Ainsi, à côté des cercles ou des covens féminins apparaissent des collèges de Vestales ou des sodalités d’adoratrices de la Déesse. Nous n’avons pas connaissance de la constitution de telles organisation du côté masculin ; il ne serait pas impossible d’imaginer la réémergence de sociétés comme celle, par exemple, des dévots du Dieu Mithra

De même, certaines fêtes antiques portaient une forte coloration de genre : les Thesmophories, par exemple, ainsi que la Célébration Romaine de Bona Dea étaient exclusivement féminines. Selon le mythe, en revanche, Hercule aurait exclu les femmes de certains de ces rites…

Tous ces faits religieux liés au genre dans les religions antiques nous ramènent au problème de la signification métaphysique du sexe et du genre. Si, comme nous le croyons, les faits sociaux et naturels qui ont cours dans l’ordre du devenir sont les reflets de faits éternels dans l’ordre de l’Être réellement être, quels enseignements en tirer ? Car enfin, les Dieux sont eux même mâles et femelles, et cette dichotomie ne saurait être accidentelle…

En avouant ici notre grande perplexité et l’insuffisance de notre recherche sur ces questions, nous sommes conscients que nous touchons là un problème crucial, qui concerne rien moins que la vision que nous avons du monde et de l’être. En effet, soit nous percevons le monde comme intégralement tissé de sens ( fût-il abscons dans l’état où nous sommes) et ordonné à une harmonie cachée ; et alors la dichotomie de sexe et de genre, faisant sens, est source de progrès spirituel ; soit nous considérons que cette dichotomie n’a aucune valeur symbolique, qu’elle est par conséquent purement accidentelle ; mais alors on doit nécessairement adhérer à une vision semblable de l’être et du monde, c’est-à-dire à une vision matérialiste et Athée.

En ce qui nous concerne, et comme nous l’avons déjà montré dans notre article sur les Dieux (D comme Dieux etc.), nous voyons dans la dualité des sexes et des genres une psychagogie particulière : celle qui nous initie à l’Altérité Radicale comme propédeutique au dépassement de l’Ego. En effet, la division de l’être humain en sexes nous oblige à ressentir un manque (quel que soit par ailleurs la manière dont nous le ressentons, qu’elle soit attractive ou non). Car notre humanité concrète, individuelle, n’est qu’une humanité en puissance : elle est incomplète lorsqu’elle est empirique. 

Nous touchons là, en l’Homme, au mystère de l’Un. Car l’Un aussi, lorsqu’il est Un, n’est pas, et lorsqu’il est, n’est plus l’Un, comme le dit Parménide que nous avons cité à plusieurs reprises. Ainsi, l’un des enseignements majeurs du sexe, c’est que nous sommes étrangers à nous-mêmes, mais aussi que cette étrangeté n’est ni définitive, ni absolue : elle nous ouvre une voie vers sa résolution ; voie périlleuse, certes, mais existante. L’autre sexe, comme sexe (signe) de l’Autre, ouvre en nous la notion de transcendance réciproque, de Mystère Mutuel : hommes et femmes sont les voies de la libération l’un de l’autre. Ainsi, les femmes seraient pour beaucoup d’hommes les portes de la sacralité, et les hommes pour les femmes. Il existe cependant d’autres voies que celles-ci, qui ont été déjà défrichées depuis bien longtemps.

Car comme nous l’avons évoqué plus haut, les Traditions Hindoues ont déjà mené très loin cette enquête en élaborant les notions de Purusha et de Prakriti (« personne » et « nature »), ainsi que de Shiva et de Shakti, où le féminin est compris comme dynamis, puissance, et le masculin comme on, identité, témoin sans pouvoir. Ces archétypes de genre théologiques, mis en scènes dans des mythes et mis en œuvre dans des rites, ont donné lieu à une des disciplines spirituelles les plus admirables qui soient : la Tantrisme.

Nous appelons de nos vœux une réflexion sur ces choses en occident, et notamment parmi les Païennes et les Païens francophones ; non pour copier servilement et adapter de façon stupide des notions étrangères, mais pour examiner nos propres traditions sous un jour nouveau, à la lumière d’un soleil qui se lève après une longue nuit. Peut-être, de retour d’Orient avec sa troupe rebelle et tapageuse, le Seigneur Couronné de Lierre viendra-t-il nous enseigner les doctrines du Pamprisme ?




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