mercredi 26 avril 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
E comme Esotérisme, Eleusis, Epoptie ; Initiation et Mystères.

En cette librairie de gare, l’autre soir, exposé bien en vue des voyageurs pressés, s’étalait la couverture d’un livre : trois minutes pour comprendre cinquante piliers de l’ésotérisme. Et bien sûr, je manque de m’étrangler d’indignation, non seulement à cause du caractère scandaleusement quantitatif et stupidement sportif du titre, mais aussi parce que ce livre se trouvait juxtaposé à d’autres ouvrages du même genre, au titre quasiment identique, à ceci près qu’ « ésotérisme » y était remplacé par « christianisme », « islam », « judaïsme » ou « bouddhisme ». Miracle moderne de l’interchangeabilité universelle.

Ainsi donc, l’ésotérisme serait une religion, et, qui plus est, une de ces religions qui peuvent « se maîtriser » en quelques minutes…Oh, bien sûr, l’essentiel seulement, répliquera-t-on, et non les détails byzantins qui font les délices de quelques sages exotiques, attardés dans les sombres mais pittoresques superstitions d’un autre âge où ils se complaisent. On mesure là à quel point la vacuité modernitaire est devenue éblouissante d’arrogance : l’ « essentiel » serait donc le plus petit commun multiple, le digest, la portion congrue, bref, le minimum syndical.

Malheureusement, l’idée que l’ésotérisme est une discipline en soi ne date pas d’hier, et est largement répandue dans la sphère Païenne, à telle enseigne que, pour beaucoup de Païens, l’ésotérisme est devenu quasi synonyme de Paganisme ; On voit se multiplier les publications qui prétendent en expliquer les doctrines et les symboles propres, ainsi que les boutiques en ligne qui ne prennent même plus la peine d’être « ésotériques », mais qui deviennent « éso », comme on est « écolo » ou « pédago »…

Et si cette mode agace souverainement quelques esprits exigeants et rationnels, elle a malheureusement pour effet de discréditer à leurs yeux toute démarche authentiquement ésotérique et d’en faire un synonyme de superstition et d’obscurantisme, un repoussoir absolu.

Encore un dilemme aliénant dont il est impératif de sortir.

Non, l’ésotérisme n’est pas une ligne éditoriale, ni une discipline de développement personnel pour quelque Narcisse ultra connecté en quête d’un supplément d’âme (comment pourrait-on, d’ailleurs, donner un quelconque supplément à ce qui s’est irrémédiablement perdu ?). Il n’est pas davantage une ligne cosmétique dont Psyché s’enticherait pour se refaire une beauté ; intemporel par essence, il ne saurait non plus constituer quelque mode vestimentale, ou, comme pourrait le suggérer son suffixe en -isme, une idéologie de plus dans une collection déjà trop bien fournie

On ne peut l’étudier comme on étudie le Badminton ou la Cuisine Syro-libanaise, et il ne peut se condenser en recettes ; il en est même l’exact opposé : il est l’anti-média et l’anti-pub par excellence. Il commence quand toute concession au quantitatif s’arrête, et lorsque cesse tout esprit de prostitution. Les Anciens ne disaient-ils pas de ceux qui avaient trahi les Mystères d’Eleusis qu’ils avaient « Prostitué les Deux Déesses ? ».

L’ésotérisme n’a pas de contenu propre : il consiste essentiellement en une attitude, un état d’esprit, ou plutôt, il est l’état de l’esprit. Il n’est pas une spiritualité, mais la voie de d’intériorisation qui mène vers elle. Aussi, il pourrait, à la limite, avoir n’importe quel contenu, puisqu’il consiste à convertir son regard vers l’intérieur de soi afin d’avoir accès, sans effraction ni viol, à l’intérieur de toutes choses. 

Il est donc une exégèse de la vie quotidienne et, pour le regard ésotérique, tout est potentiellement symbole, et tout peut faire l’objet d’une enquête analogique. L’ésotérisme est par conséquent beaucoup plus près de l’attitude discrète du cueilleur de champignons qui marche et observe en silence que des effets de manches du conférencier à la mode ou des boniments du marchand de pendules.

Mais l’ésotérisme n’est pas non plus un syncrétisme, ni un œcuménisme consumériste qui consisterait à effectuer une sélection des meilleurs aspects de chaque religion pour en constituer un « bouquet » de channels spirituels. Le gloubiboulga nuageux qu’on nous sert sous ce nom est donc aux antipodes de tout ésotérisme véritable. S’il est vrai que les religions convergent toutes, c’est à l’intérieur, dans le secret, au-delà du miroir des mots. Et, tant qu'on reste à l'extérieur, dans la plaine où coulent les discours qui s'épanchent en mots et en phrases, il faut choisir un sentier pour gravir la montagne. Ce n’est que lorsqu'on arrive sous les murs de la Citadelle qu’on peut prétendre entrer par toutes les portes à la fois.

L’ésotérisme consiste d’abord et avant tout à approfondir, à intérioriser une tradition religieuse. C’est une école de discipline et d’humilité à l’égard des règles et injonctions qui constituent cette tradition : pas de vraie musique sans solfège. Car l’ésotérisme est un art, et même, dit-on, une sorte de musique ; un art de veiller (Ars Vigilandi) comme l’écrit fort justement Patrick Beauséjour ; c’est l’entrée dans l’Antre des Nymphes, et c’est donc d’abord l’acceptation d’être agi et transformé avant d’agir et de transformer soi-même. 

Et cette voie est essentiellement nuptiale : elle consiste d’abord en un consentement enamouré à ce qui nous dépasse, à épouser le Mystère terrible et merveilleux dont on a reçu l’appel, en acceptant par avance les conséquences du fait que « le Dieu nous a fait signe ». Cette voie, nous le verrons de nouveau plus bas, est celle de Psyché qu’on a vouée à des noces de mort avec un monstre nommé « Amour ».

Il n’est pas étonnant d’ailleurs que l’ésotérisme ait une parenté étroite avec l’érotisme : comme lui, il est une voie d’amour, il nous parle d’extase, de nudité et de don de soi. Comme lui, il peut dégénérer en une immonde pornographie, et sa splendeur fragile ne supporte pas l’indiscrétion, qu’elle change immédiatement en obscénité, comme l’or en plomb. La pudeur est à la chair ce que l’ésotérisme est à l’esprit.

Les Chrétiens ou les Musulmans diraient de l’ésotérisme qu’il est la voie mariale par excellence puisque, en un sens, il commence avec une annonciation et surtout avec la réponse décisive « Qu’il me soit fait selon Ta parole » (Luc 1 :38). Quant aux Hindous, ils le reconnaîtraient volontiers dans le récit mystique des affres de Radhâ en quête de son Amant Divin enfui, Krishna : l’ésotérisme consisterait alors à reconnaître, dans la poussière du chemin, l’empreinte à peine discernable des pieds du Seigneur, traces qu’on pourrait prendre pour un simple effet du hasard si l’on avait le sentiment irrévocable d’être la poussière elle-même…

L’Amour est le seul hiérophante des Mystères véritables.

Il en est même la pierre de touche : c’est lui qui permettra de distinguer le vrai ésotérisme de son ersatz, l’occultisme de bazar. Et cet Amour-là n’a rien d’hédoniste, car il déchire l’individu : c’est l’amour d’une âme qui, confrontée à la terrible merveille, se trouve incapable d’exprimer son expérience, et se voit plongée dans une délicieuse folie. Car tout la pousse à partager son amour, mais lorsqu’elle est sur le bord de l’aveu, elle se trouve retenue par la terreur de trahir son terrible amant : « malheur à moi si je parle, malheur à moi si je me tais » (Zohar, 1) …

 L'ésotérisme est le fait d'écouter en silence, sans seulement espérer voir l'objet de son désir, c'est une ascèse qui fait chérir l'absence comme un cadeau d'amour. C'est une blessure qui chante et qui saigne un sang de sens. C'est une voie militaire, et c'est la dernière conquête possible en ce monde livré à l'appétit vulgaire des esprits déserteurs. Mais c’est aussi l’acquisition de la sagesse véritable, de la science des merveilles.

Car toute sagesse naît dans l’émerveillement, et meurt dans le soupçon.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’une époque qui a tourné le dos à toute sagesse authentique devienne complotiste, à la recherche désespérée d’un sens qui lui échappe. L’opinion de la foule projette ainsi la puissance et sa propre envie sur une vague intention nuisible, s’exonérant de toute recherche véritable, et surtout de toute remise en question de l’individu par lui-même.  

Déjà, à l’époque de Pythagore, dont on dit qu’il est à l’origine du mot « ésotérisme » (c’est-à-dire : « les disciples qui ont accès à l’enseignement intérieur » et qui peuvent voir le maître, « derrière le rideau »), les Sybarites, partisans du plaisir, s’opposaient à l’ascèse que le Géomètre Chanteur avait prêché aux gens de Crotone. De même, l’homme de la foule, prisonnier de ses petites cellules grises, conçoit une envie mortelle à l’égard de tout ce qui est libre ; et c’est ce funeste sentiment qui causa la mort du Philosophe et qui agite encore aujourd’hui tous nos philopsophes, nos amateurs de bruits et de rumeurs. 

L’ésotérisme n’a rien à voir avec la curiosité, qui est le principal moteur de l’occultisme de bazar, et qui pousse la foule somnolente à rechercher, du fond de son ennui, le sensationnel et l’extraordinaire. Les âmes tardives, en effet, sont fascinées par l’exception, hypnotisées par le particulier : perdues dans le labyrinthe périphérique des circonstances, elles poursuivent l’insolite, l’étrange et l’accidentel par impuissance à voir affleurer sous le limon du quotidien la roche mère de l’éternité. L’anecdote lui tient lieu de révélation, et la collection indéfinie des « savez-vous que ? » est ce qui lui sert de contemplation. Le Cabinet de Réflexion est donc aux antipodes du Cabinet de Curiosités.

Or, cette curiosité indiscrète, cette polypragmosyné que dénonçaient déjà les Grecs, est justement à l’origine de la Grande Séparation de l’âme avec sa vraie nature, et est responsable de sa situation actuelle. Cette curiosité malsaine fit que la Psyché du conte d’Apulée, voulant voir son Amant inconnu, le brula avec l’huile de sa lampe et, voulant se l’approprier de manière illégitime, risqua de le perdre pour toujours.

Ainsi, cette soif d’irrationnel qui taraude un nombre croissant de nos contemporains, correspond-elle à une soif d’absolu naturelle à l’âme, mais fourvoyée, et qui va se perdre dans les sables du devenir. Elle est le fait d’une âme individuelle soumise à la confusion des passions qui grouillent en elle. Ce sont là ces profanes qui pataugent dans le fameux « bourbier », bouillant de l’ardeur brouillonne et dévoyée de ceux qui se noient dans leurs songes par dédain de la gnose. 

On dit par ailleurs que, dans l’Hadès, les non-initiés seront obligés de verser de l’eau dans des jarres sans fond. Comme les Danaïdes qui se sont dérobées au mariage, ils ont négligé les noces de gnose. Ceux qui n’auront pas mis à profit leur vie d’ici-bas pour faire libation seront ainsi condamnés à verser de l’eau dans un tonneau sans fond : ils devront emplir l’infini de leurs pleurs, ils devront combler le vide insondable de leur être. 

Leur âme n’est plus étanche car elle s’est altérée, elle s’est dispersée et répandue en vains bavardages, en borborygmes insanes qui singent le Logos Démiurgique. Elle s’est vautrée dans les philosophies de magazine qui confondent les rayons d’Apollon avec ceux des médiathèques, s’est livrée aux sagesses d’occasion, doctrines cosmétiques, boutiquières et administratives qui cherchent en vain à imiter la Sophia cosmique, bruits émanant du bourbier où l’on met à bouillir les hyponoïaques, ceux qui ont perdu tout contact avec l’intellectualité véritable et dont l’insuffisante fermentation nécessite encore des siècles de ferveur.

Amateurs d’étrange, vous n’avez encore rien vu ! Votre soif d’ailleurs buttera encore longtemps sur le similicuir des sièges de l’aéroport.

La vraie Merveille, la Coïncidence Parfaite dont rêve tout complotiste, est en Dieu. Certainement pas en un code quelconque, inventé par des hommes ou des hommes transposés (extraterrestres).  Courir après le bizarre, l'insolite et l'extraordinaire est la maladie des hommes de l’Age de Fer, prisonniers de la Morne et Terne Idée. C'est imiter la quête vaine de celui qui parcourut le monde à la recherche d'un trésor qui était enterré dans sa propre maison. 

Hommes, jusqu'à quand persisterez-vous dans l'ébriété ? Cessez de gesticuler sous votre propre rengaine, et dansez sur la musique des Dieux Immortels ! La seule coïncidence qui vaille est celle de votre regard avec celui du Dieu. Tout ce qui advient est alors un délicieux miracle, même si ce n’est qu’un insecte dans un rai de lumière. 

En vérité il n'est d'autre coïncidence que l'Amour.

Pour nous, Païens, l’ésotérisme s’appelle la Voie des Mystères ; elle a été fondée il y a fort longtemps par nos Sages légendaires, et elle consiste à retrouver notre mémoire souveraine. Nous parlerons donc désormais de Mystères et de télestique, et non plus d’ésotérisme. 

Si la Tradition Classique, celle de la Grèce et de Rome, ne saurait se confondre avec la télestique (loin s’en faut), elle est cependant très riche en mythes sur l’Initiation et le cheminement mystérial des âmes vers leur Principe. J’utiliserai souvent ces mythèmes pour illustrer mes propos, car les mythes ont ceci de commun avec les mystères qu’ils taisent la vérité tout en la révélant. « Mystère », vient en effet du grec myèsis, qui signifie l’acte de se taire, en même temps que l’initiation. Le Myste est par conséquent celui qui fait silence. Le Mythe, quant à lui, malgré son apparente prolixité, fait état de vérités qui ne peuvent être exprimées de manière discursives et démonstratives, mais seulement par le truchement de la narration d’évènements éternels. Nous reviendrons sur ces points cruciaux à propos de l’initiation.

Nous avons déjà eu l’occasion plus haut d’exprimer de façon mythique certaines vérités sur l’état profane, en nous appuyant sur le conte d’Amour et Psyché qui constitue la partie centrale du roman initiatique d’Apulée, l’Âne d’Or ou les Métamorphoses. Ce récit est d’une importance primordiale pour tout ce qui touche aux Saints Mystères qui sont les nôtres. Mais bien d’autres mythes servent de fondements éternels à l’initiation : celui des errances d’Ulysse et de celles d’Héraclès, celui de Dionysos et d’Ariane, de Cybèle et d’Attis, de Déméter et de Coré ainsi que, venue d’Egypte, l’histoire exemplaire d’Osiris et d’Isis, les Amants Eternels. 

Car les Dieux ne sont pas jaloux, et leur providentielle bonté s’étend à tout être. Aussi nous sont-ils venus, depuis toujours, en aide, afin que nous les rejoignons, eux qui sont nos parents, lointains mais aimants. Certains d’entre les immortels, Dieux et Déesses, sont particulièrement adonnés à notre retour vers l’Olympe, et ont eux-mêmes institué les voies dévotionnelles menant vers leur bienheureuse éternité. Car ils sont à la fois les guides, la route et la destination, dans cette transhumance cosmique qui doit mener chaque être vers sa propre perfection : ils sont les Dieux Télétarques que mentionnent à maintes reprises les Oracles Chaldaïques

La théologie nous apprend en effet qu’il y a, chez les Dieux, deux opérations : l’une est séparée et concerne leur transcendance, elle est leur préséance ; l’autre s’applique aux êtres qui les suivent et qui sont l’objet de leurs soins, et c’est leur providence. Ce sont là comme les deux mains des Dieux. Parmi ces Dieux, il y a Hermès, le Psychagogue et Hiérophante, qui conduit les âmes justes vers leur juste place grâce à son verbe transformant ; il y a aussi Aphrodite, celle qu’on appelle Céleste ou Dorée, qui fait ressentir aux âmes l’aiguillon de la nostalgie des êtres supérieurs, et bien d’autres encore. Sous un certain mode, tout Dieu est un télétarque, dans la mesure où il est le rayon du soleil intelligible qui provoquera l’éclosion du bourgeon d’une certaine âme.

Ainsi, c’est d’abord de la fréquentation assidue des Immortels que nous connaîtrons les prémisses de notre initiation future : le culte lui-même est une propédeutique aux Mystères.

Car la religion prend l’individu tel qu’il est, ici et maintenant, et commence toujours par relier l’individu concret aux autres, puis à son environnement, et enfin au Sacré qui le sous-tend. La pédagogie religieuse part donc de la vision du monde la plus simple qui soit, la cosmovision géocentrée que tout homme perçoit dans sa vie quotidienne, et qui est en même temps la cosmovision égocentrée.

Elle loge nécessairement l’égo au centre de l’univers qui dans ce cas précis est « univers-lui », l’individu caduc pris au centre de ses contradictions, ligoté dans son conditionnement absolu, ou en d’autres termes, suspendu dans son équilibre provisoire, telle une proie au centre de la toile de l’araignée. Cette araignée peut être la figure que prendra pour nous la Nécessité, Ananké, avant qu’elle ne prenne la forme de notre Mère Eternelle, et que ses chélicères dévoratrices deviennent des seins nourriciers. Ainsi en fut-il de l’Alcide, plus connu sous le nom d’Héraclès, le parangon des Héros, qui fut d’abord persécuté par Héra, sa vie mortelle durant, avant de devenir son fils en vertu du lait dont il avait été nourri dans sa prime enfance.

Car viendra la cosmovision mystique, initiatique, basée sur un changement de perspective, sur un renversement du temps à l’éternité. Dans cette perspective, la « terre » devient une écorce, une pulvérulence périphérique dispersée. Or l’acquisition de cette nouvelle vision suppose une inversion, une pendaison ; elle est contre-intuitive et peut être comprise comme symboliquement héliocentrée, suivant une manière de voir supérieure, et pour ainsi dire empyréenne. Elle place à présent le Soi au centre de l’Univers, et non plus le moi conditionné. La relation entre ces deux visions du monde, non contradictoires, mais complémentaires, est le fil d’Ariane qui permet de cheminer dans le Labyrinthe du Destin…

Les rites sont donc nécessaires en tant qu’adaptation du mythe aux circonstances du quotidien, et les mystères consistent d’abord à approfondir et intensifier le rite pour retrouver le mythe. Le culte commun étant une circumambulation autour du Divin, le culte mystique, quant à lui, correspondra au rayon du cercle déterminé par cette circumambulation. Il initie la remontée vers l’Origine Principielle. Il permet de passer de la Raison à l’Oraison, c’est-à-dire à l’état où c’est le Dieu en nous qui prie le Dieu, et non plus le mortel, devenu muet. Cette conversation avec les Dieux au fil des fêtes et des célébrations amorce la conversion et le changement de statut ontologique du sectateur au spectateur.

Regarder l’Année s’écouler, y percevoir la constance son propre reflet et sentir qu’on en est à la fois le pivot et le gnomon de l’éternité, telle est cette pédagogie rituelle qui doit nous placer dans l’antichambre des Mystères. Pour beaucoup d’entre nous, ces Mystères se confondront avec notre mort corporelle. Pour certains, selon leur besoin, et conformément à leurs capacités, cette mort sera anticipée. 

Comme la mort, les Mystères sont ouverts à toutes et à tous, mais contrairement à elle, nul n’est contraint d’en franchir le rideau. Cependant, en vertu de ce que nous avons énoncé plus haut, seuls ceux qui parlent clairement le Grec et qui n’ont pas de sang sur les mains y sont admis, ce qui signifie non seulement que la pureté morale est requise, mais encore que la raison ne doit pas être reniée, et surtout que l’appartenance à la Tradition Gréco-Romaine est indispensable. En effet, chaque Tradition possède son versant exotérique et son versant télestique, et ceux-ci diffèrent selon chaque religion : il importe de ne pas les confondre.

Si l’observance possède cette vertu propédeutique, c’est que le rite est, à sa manière, une mémoire, et qu’il possède déjà une vertu initiatique latente. Cette mémoire rituelle est souvenance à la fois verbale et gestuelle d’évènements qui se sont produits avant le temps linéaire où nous sommes actuellement enfermés (cf. Salloustios, Des Dieux et du Monde, III, 18).
L’accomplissement du rite nous rend ainsi contemporains des Dieux et des Héros, et contribue à activer en nous les vertus qui font que notre âme, après avoir reconnu son ignorance actuelle (la Tradition fut en effet rompue) et son état d'oubli, se remémore ses propres origines.

En outre, cette remembrance est symboliquement une reconstruction corporelle, celle de Dionysos, simultanément à la nôtre (Dionysos Iacchos fut le premier des mystes d’Éleusis), puisque Dionysos démembré vit mystérieusement en nous. C’est la remembrance d'une Forme éternelle qui est la nôtre, et qui est en même temps une anamorphose, une remise debout, une anastasis, que les Egyptiens commémorent, dans les Mystères d’Osiris du mois de Khoïak, par l’érection rituelle du Pilier Djed qui vient clore ce temps sacré. On notera d’ailleurs le caractère spécial de cette mémoire mystériale, qui est une mémoire du futur, une mémoire qui est une mé-mort.

Nous voici donc à présent, d’une certaine manière, changés en Corybantes, dansant en rond autour du petit Zeus dont nous sommes devenus les témoins intemporels de la naissance éternelle. Mais à ce stade, les Mystères ont déjà commencé : nous sommes entrés dans l’Antre Sacré.

Entrer : c’est le sens premier du mot « initiation », car tout Mystère commence nécessairement par le commencement, c’est-à-dire par une initiation. Nous en reparlerons plus précisément plus bas. Pour l’heure, examinons quelle est la nature des Mystères. Il ne s’agira pas pour autant d’une quelconque description minutieuse et profane de contenus doctrinaux ou rituels ; nous nous revendiquons de la piété et, à ce titre, nous répéterons, comme les Anciens que nous prétendons suivre : « Je mets un bœuf sur ma langue ».

Et d’abord, qu’est-ce qui conduit l’âme vers le seuil sacré plutôt que vers le bourbier ? Car Orphée et Penthée moururent de la même mort, l’un en extase et l’autre dans les affres.

La source est comme toujours à chercher dans le Désir. Le mot nous rattache secrètement aux astres (desiderium) : le désir qui nous a porté jadis à fuir les étoiles s’est comme inversé, et nous incite désormais à les rechercher de nouveau. C’est pourquoi nous ressentons l’appel des Mystères :  les âmes cèdent à l’appel de la Procession, puis un jour, inévitablement, entendent l’appel à la Conversion, ou Haut Appel. L’âme se complet au complet et soupire alors après la totalité harmonique qui l’a engendrée, et l’esprit est ainsi nommé car il est épris de l’Un dont il procède de toute éternité.

Castré par Cronos, Ouranos est lui-même, en nous, comme une blessure secrète impansée. Chacune de nos âmes se sent en effet comme amputée de la Totalité qu’elle a contemplée, le temps d’un éclair, dans le foyer de l’Intellect dont elle est issue et dont elle est tissée. L’escarboucle a sauté hors de l’âtre, mais, lorsqu’elle vient à se retourner vers son origine, elle se montre oublieuse, éblouie par l’éclat du foyer ancestral, et le chemin du retour lui est interdit. Aussi bien, le retour d’Ulysse en sa Patrie lui coûta mille et mille détours cruels. 

Ainsi, l’âme est désorientée dans le désert matériel où elle se trouve abandonnée. Elle souffre de l’indétermination de la matière à laquelle elle s’identifie et lui prête aussitôt ses propres caractéristiques, impuissante à soutenir la vue de ce miroir d’absence. C’est cette impuissance qui contraint l’âme à s’extérioriser et à se penser elle-même sous le mode individuel et corporel.
Aussi, son désir comme sa mémoire en sont-ils troublés, et suivent-ils un itinéraire sinueux et incertain. Cet infini désir d’infini, cet appétit d’absolu qu’est la théorexie en chacun de nous, est un désir ourobore, qui se mord la queue. Notre mental mendie désespérément la lumière, et tout lui est bon pour se constituer une carte du retour. Mais il se fourvoie presque toujours en cherchant l'infini en dehors du désir qu’il en ressent, et avance à tâtons comme dans un labyrinthe obscur au lieu de tendre à ce désir le miroir de sa conscience : car deux miroirs qui s’envisagent creusent en eux l’Infini, deux miroirs font un roi entier.

Et c’est pourquoi Lucius chemine de la curiosité et du voyeurisme au désir pieux de la contemplation. Il voyage des fallacieux mystères de l’Occulte (ou fleurit le Bizarre et l’Insolite) aux Mystères véritables de la Foi. Il progresse de l’anecdote, du singulier et du fait divers au Mythe éternel et universel. Il en vient même à prendre une forme infrahumaine, celle de l’âne, fut-il Âne d’Or.

Car les Mystères sont d’abord un voyage, une quête.

C’est la quête par le mortel de sa propre divinité : il s’agit de retrouver le Dieu qui est en soi.  Cette quête doit faire passer l’homme de l’état individuel où il se trouve ici et maintenant, à l’état personnel où il est partout et toujours. Elle doit permettre le transfert de l’expérience, butinée par l’abeille de l’âme dans les prairies du quotidien sur la corolle des choses, à l’impérience qui en est l’intégrale, c’est-à-dire le miel céleste qui en est tiré. 

Cette transformation initiatique équivaut nécessairement à une mort de l’individu, qui seule peut permettre la restauration de la Mémoire Souveraine dont ce dernier a été dépossédé lors de son incarcération dans le donjon de l’insignifiance. Les Mystères sont un substitut au sacrifice humain, qui correspondaient dans les temps mythiques à la voie héroïque. Mais celui-ci fut, dit-on, abolis par Héraclès. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’il ait été le premier initié aux Mystères d’Eleusis, après Dionysos, bien sûr, qui, sous son épithète de Iacchos, est le protomyste et celui qui conduit la procession mystique.

Celle-ci se déroule, symboliquement en deux étapes, jalonnées par trois temps de métamorphose.
Le premier temps, début de la première étape correspond à ce que les Anciens appelaient les Petits Mystères, et se déroulait symboliquement au printemps, peu avant l’équinoxe, dans le dème athénien d’Agra. Elle correspond au retour auprès de sa Mère de Perséphone, que le Seigneur des Morts avait ravie six mois plus tôt.

 Le deuxième temps, début de la deuxième étape, correspond aux Grand Mystères, qui se déroulaient en Eleusis avant l’équinoxe d’Automne, et qui commémorait la tragédie du rapt de Coré par le Sombre Seigneur : il se nomme Télété, ce qui signifie à la fois « perfectionnement » et « initiation ». Le troisième temps, qui avait lieu à la fin de ces mêmes Grands Mystères, (mais qui selon certains auteurs ne pouvait avoir lieu qu’un an plus tard), conférait le degré suprême de la métamorphose humaine, à savoir l’Epoptie ou « contemplation », et l’assurance d’une vie bienheureuse une fois passé le cap fatal de la disparition du corps.

Tous les Mystères sont en vérité construits sur ce modèle mythique et symbolique, qui n’a rien d’arbitraire, mais qui résulte tout simplement des lois métabiologiques qui régissent les métamorphoses humaines en conformité avec les principes de la métaphysique. Nous en reparlerons dans d’autres articles de notre Abécédaire (H comme Humain et M comme Mort).
Il s’agit en fait, pour l’individu humain ordinaire, de passer d’un statut ontologique périphérique à un statut central, puis à un statut polaire (Fig. 1). L’initiation n’est autre, en effet, que le début d’un itinéraire qui conduit, dans un premier temps, au centre de la sphère ontologique, par la voie horizontale d’un des rayons de cette sphère, puis, dans un deuxième temps, au pôle supérieur par la voie verticale de l’axe de celle-ci


Car il s’agit d’abord de retrouver l’intériorité perdue, et de réaliser la conquête de soi par l’ascèse. L’Homme, en effet, n’est sapiens que par anticipation : il doit se conquérir lui-même avant de pouvoir effectuer sa propre transgression (réalisée autrefois dans le sacrifice). Il n’est d’homo que d’homothéos, et l’initiation n’est en définitive que la continuation par d’autres moyens de l’hominisation. Cette reconquête de l’intériorité perdue se fait par le cœur, organe des Mystères par excellence.

La partie horizontale de ce parcours correspond aux Petits Mystères et conduit l’homme concret au centre de la condition humaine, qui est, symboliquement, l’état royal. Et cette étape se nomme logiquement la voie royale. La partie verticale de l’itinéraire, quant à elle, suppose que l’édification humaine a cédé le pas à la déification, et s’appelle par conséquent la voie sacerdotale ou voie divine. L’état sommital où elle conduit est tangent à l’état divin, et par conséquent indicible, puisque situé aux limites extrêmes de l’espace-temps.

Le triangle rectangle ainsi déterminé comporte nécessairement une hypoténuse, qui correspond quant à elle à l’accès direct d’un point quelconque de la périphérie au pôle « nord », et constitue la voie héroïque, voie exceptionnelle qu’empruntent les âmes exceptionnelles. Le parcours en équerre décrit dans le précédent paragraphe est celui de la majorité des êtres humains.

La première étape du voyage, ouverte par l’Initiation, est donc celle qui conduit de l’homme ordinaire à l’Homme Archétype, ou Homme Héroïque. Ce sont les Petits Mystères, ou Mystères évanthropiques, qui conduisent à la base de la colonne anamorphique. C’est une phase de restauration, correspondant à une sorte de psychanalyse prénatale

L’âme, lorsqu’elle remonte vers sa patrie intelligible, doit d’abord se placer au centre symbolique du sensible, c’est-à-dire en un lieu axial où les mondes communiquent. Elle ne peut le faire qu’en restaurant la maîtrise de ses Arts Intérieurs, notamment celui de la Concentration. C’est ainsi que Sémélé, la Princesse thébaine, fille de Cadmos et d’Harmonie et dont le nom signifie « Terre », se retire dans sa chambre nuptiale où elle a rendez-vous en secret avec son Amant, Zeus. Cette localisation centrale suppose un cheminement ascétique que symbolisera aisément la montée de Psyché sur la montagne sacrificielle où elle doit être exposée, comme pour servir d’appât au Monstre à qui elle a été vouée.

Cette mort initiatique est le prélude à une renaissance qui est une reconnaissance. Elle est le commencement d’un long travail sur soi où l’ascèse rituelle se conjugue à l’enseignement mystérial. Ce dernier ne consiste pas en l’assimilation d’une doctrine, mais en la réactivation en nous de symboles agissant comme des clés nécessaires à l’ouverture de notre geôle égotique. 

L’enseignement que recevra le myste ne sera donc pas d’ordre pédagogique et démonstratif, mais d’ordre initiatique et monstratif. Il s’agit pour lui d’être placé dans un topos symbolique susceptible, par les impressions qu’il provoque sur la cire de l’âme rendue ductile par l’ascèse, d’amener son âme à réminiscence.

Le rôle du symbolisme spatial est à ce stade très important, et le mythe d’Ulysse, errant d’île en île et de rencontre en rencontre, est à cet égard exemplaire. Cette Odyssée intime que représente le parcours évanthropique correspond à l’anticipation du passage vers un autre monde, le fameux Monde Imaginal dont parlait Henry Corbin, et que les Grecs appelaient kosmos noéros. Cette navitation dont nous avons déjà parlé à propos du Calendrier conduit l’éthernef vers le « Mont Analogue » cher à René Daumal, montagne psycho-cosmique qu’il nous faudra ensuite gravir lors de la deuxième étape du pèlerinage intérieur. 

L’enseignement symbolique mérite quelques précisions. Il ne s’agit pas, tout d’abord, d’une collection de signes de reconnaissances. Car un symbole n’est pas un signe, ou plutôt, c’est un signe sacré. Les signes profanes renvoient en effet à des réalités du même ordre qu’eux, c’est-à-dire des réalités corporelles et sensible. Les plus élémentaires d’entre eux sont les signaux, qui ne sont rien d’autre que de vulgaires injonctions visuelles. Les symboles, à l’inverse, font référence à une réalité supérieure à eux en tant que signifiant. Cette réalité dépasse l’ordre matériel et sensible, voir même le domaine spatio-temporel. 

Le symbole étant l’hiéroglyphe d’une vérité indicible, il entre nécessairement dans une totalité langagière cohérente dont il est un élément syntaxique. Et ce tout signifiant est un Mythe Initiatique (téléstikon muthon), comme celui de Sémélé mentionné plus haut. La mise en œuvre des symboles dans le cadre de tels mythes performatifs, destinée à conduire l’âme vers la lumière intelligible, s’appelle la Mystagogie. C’est l’art de faire sortir de la caverne les prisonniers qui y sont enfermés, et de les habituer peu à peu à la contemplation des réalités véritable à partir de leurs ombres.

Les symboles mystériaux, ou synthèmes, ont été semés par les Dieux à la fois dans la Nature extérieure ("Car l'Intellect du Père a semé les symboles à travers le monde, Lui qui pense les intelligibles que l'on appelle indicibles beautés" Oracles Chaldaïques, 108 trad. E. Des Places).) et dans notre nature intérieure, qui se correspondent, la première n’étant autre qu’une âme externe et la seconde, une âme interne, qui furent séparées avant notre naissance et l’amnésie qui s’en est suivi. La Mémoire Sacrée ou Anamnèse consiste à relier ses paires, et c’est là en définitive le fin mot de toute religion. Il s’agit pour nous de faire émerger ces fermenta cognitionis, ces germes d’éternité, pour les faire cristalliser autour des grains de fable que la Tradition nous fournit providentiellement.

Heureux ceux qui, se rapprochant ainsi de la Fontaine Murmurale, accordent ainsi leur mens au semen divin et parviennent à faire vibrer la corde du cœur à l’unisson de l’Univers. Ceux-ci, comme Pythagore en ses jours, deviennent dignes de jouir de l’harmonie des sphères sans devoir, comme Ulysse, être attachés au mat de leur navire. Car désormais le mat se confond avec leur regard et le navire est leur propre œil (fig. 2)


Il n’est pas rare que la Mystagogie utilise un stratagème théâtral pour parvenir à ses fins. Car le théâtre met en œuvre une dialectique subtile de l’individu et de la personne. La distanciation dramatique entre l’acteur et son rôle met déjà en scène la séparation radicale que représente la mort, en faisant prendre conscience à l’individu qu’il est comme étranger à lui-même. Sous les auspices de Dionysos, l’âme assume un masque et entre dans le cercle du Mythe. Elle y reçoit ainsi un enseignement in vivo, relevant de la pathématique plutôt que de la mathématique, en même temps qu’une catharsis qui se manifeste en elle comme un refus de s’identifier à ses rôles éphémères. 

Se souvenir du Soi, saisir la continuité du Soi à travers tous les Je successifs (ceux des vies, ou tout simplement ceux des instants), c’est comme lorsque Télémaque se souvient de son père et renie les prétendants : c’est le jeu sérieux qui arrête la série des Je. Celui qui sait se concentrer sur sa propre absence renaîtra au centre de son cœur, dans l’espace immobile où il n’est plus lui-même : le théâtre est aussi une métaphore de la mort, et tout masque est funéraire.

Le résultat de cet enseignement et de l’ascèse qui lui est conjointe est de « rassembler ce qui est épars », c’est-à-dire, comme Isis, de remembrer le Dieu qui avait été démembré par les forces du chaos. La multiplicité cosmique doit ainsi être résolue comme les points de la périphérie du cercle résorbés en leur centre, en un ordre parfaitement restauré. La décapitation symbolique que représente l’initiation peut maintenant faire place à une récapitulation intégrale, pour celui ou celle qui a su rendre justice aux symboles, c’est-à-dire qui, au terme du voyage, a su les réunir à ce qu’ils symbolisent. Voici donc la Totalité restaurée en l’homme, en tant que Panimal ou Vivant Intégral. La conscience, d’autocentrée qu’elle était, devient omnicentrée.

On rentre dès lors dans l’ineffable, car la partie manquante du tesson brisé qu’est à l’origine le symbole n’appartient plus à ce monde. Et c’est à ce point de notre propos qu’il nous faut dire quelque mot du fameux « secret » initiatique. Celui-ci n’est un rien un secret de polichinelle, une cachotterie de mômes désireux de former une petite élite de cour de récréation. Il ne peut être ni l’objet d’une stupide crédulité, ni celui d’un scepticisme fat.

Le secret initiatique résulte d’abord d’une nécessité métaphysique : il est secrété par la vérité même qu’il recouvre. En effet, les vérités de l’intelligible, comme des filons précieux enfouis là-haut, dans les sillons lumineux du ciel, se protègent d’eux-mêmes par un bouclier d’évidence : "La dissimulation des Mystères imite la nature du Divin, qui échappe à nos sens" (Posidonios, fr. 370). Car la Vérité est nue et ne saurait être vue que par ceux qui se sont eux-mêmes dévêtus. Le secret n’est ici que la pudeur de la vérité, et qui tenterait de le contempler sans y être préparés subiraient le sort d’Actéon et serait déchiré par la meute de ses propres passions. Mais ce n’est là qu’un de ces sens.

Le secret joue en effet un rôle fondamental dans la transformation de l’âme afin de la rendre capable de recevoir les vérités indicibles. Car il est le feu sans flammes des Gens d’Art, et le feu sacrificiel dont le rôle est de consumer tout ce qui est mortel en nous, ainsi que tenta de le faire notre Dame d’Eleusis sur le petit prince Démophon afin de le rendre immortel, jusqu’à ce que, par sa stupide indiscrétion, la Reine Métanire l’interrompît d’un fatal cri d’angoisse. 

Le secret des Mystère est un secret transformant, qui met l’âme sous pression afin de la faire entrer en ébullition. C’est le ferment fervent qui est le moteur de toute métamorphose ontologique et que nous avons tous en nous comme une escarboucle, un vestige du foyer intelligible dont nous fûmes exilés, notre Vesta intérieure qui nous donne la nostalgie de la Demeure Eternelle. Il n’est que de savoir attiser en nous ce feu, que l’initiation nous transmet. Mais lorsqu’il est découvert, ce feu s’éteint de lui-même et n’a plus aucune espèce d’efficacité : son arôme devient moral. Ainsi, la révélation du secret ne porte jamais atteinte aux Mystères, elle ne fait qu’occire l’âme du sycophante : d’où les menaces de mort contre les indiscrets qui « Prostituent les Deux Déesses ». Pour toute personne dont la maturité spirituelle est insuffisante, en effet, le contenu des Mystères apparaît comme dépourvu de sens et le secret est par conséquent ridicule : "un oiseau né en cage pense que voler est une maladie" dit Alejandro Jodorovsky.

D'après Burkert (Les Religions à Mystères dans l’Antiquité Les Belles Lettres, 1992), cependant, le secret d'Eleusis a été plutôt bien gardé, puisqu'on est actuellement "dans la situation de gens qui écoutent au portes". Cependant, l'initiation étant conférée chaque année à des milliers de personnes, ce secret a pourtant été maintes fois profané, et cela dès l'époque Hellénistique. Les Chrétiens, bien sûr, ne se sont pas refusé ce petit sacrilège bon marché : c'est grâce à eux d'ailleurs qu'on connaît quelques détails de l'initiation, je n'en ferai pas mystère.

Ainsi, le secret est le feu doux qui permet à l'âme d'acquérir la ferveur qui doit « lui en faire voir de toutes les couleurs », car le secret est une douce douleur rendant liquide l'identité comme l’huile d’une lampe, afin que la Flamme Divine vienne y faire son nid, là et nulle part ailleurs, sur l'île qui luit en son heureuse piété.

Dans le creuset du secret, le Myste, bouillant sous le couvercle de sa pierre tombale, voit son corps constellé d’yeux et devient ainsi le reflet d’Ouranos et de tous les Dieux réunis. Il peut dès lors prononcer la fameuse formule funéraire : « Je suis le Fils de la Terre et du Ciel Etoilé » (Lamelle D’Or de Pharsale 8), et réclamer à ce titre de l’eau du Lac de Mémoire. Le secret qui vaporise l’âme lui donnera à terme une énorme force ascensionnelle qui la propulsera ainsi jusqu’aux sommets de l’être, voire au-delà. Ainsi, par le Serment d’Harpocrate, assis en silence sur sa fleur de feu, Eros prend son essor, tel un sphynx en été, pour butiner les fleurs de la Réalité.

Muets sont les Morts, muets sont les Mystes, les deux en mutation. Ils ont désormais délaissé le langage périphérique, le bavardage insignifiant des promis au bourbier. Ils peuvent vivre en pleine conscience leur propre mythe qui les rattache à l’Arbre Cosmique dont ils sont une feuille, et, en faisant l’exégèse, faire l’étymologie du Réel dont ils sont une expression, un mot, un mode.
 
Le Silence, le Secret, sont le sceau que Dieu appose sur les âmes saintes, désormais enceintes de sa Parole. Sur le Chemin sans Paroles, ils découvrent émerveillés que leur respiration même est une prière spontanée, à la fois récitée et non récitée. Ils comprennent alors que le Véritable Secret est cet amour si profond qu’on ne peut l’exprimer, mais si haut pourtant qu’on ne peut le cacher : cet amour qu’on a reçu en partage comme une flamme qu’on ne peut ni retenir, ni avouer. 
        
A présent peuvent débuter les Grands Mystères, dits théanthropiques, métanthropiques ou encore télanthropiques. Ils correspondent au chapiteau de la colonne anamorphique dont nous parlions tantôt. Sémélé a accepté que son Amant Divin se présente à elle dans toute sa majesté divine. Elle en assume les conséquences et meurt foudroyée par la présence absolue de l’Un Sans Deux, auprès de Qui il ne saurait y avoir d’autre présence. Elle s’est donc offerte à être dévastée par l’incendie et à être réduite en cendres. Mais son Fils à naître est intégré à la cuisse du Dieu : le mortel s’est greffé sur l’axe immortel, et Dionysos est le Fils de la Foudre

Le temps venu, c’est lui qui ramènera sa Mère des enfers, sous le nom de Thyoné, la Fumante, reine des Ménades et première d’entre elle. En changeant de nom, l’individu s’est fait personne. C’est là probablement ce que les Alchimistes nomment la récupération des cendres. L’être foudroyé de Sémélé a été sublimé, et désormais transmuté en un être nouveau, entièrement divin, appelé Thyoné. De même que le soleil sensible ramène à lui les eaux lasses qui le reflètent, par l’évaporation, de même, le Soleil Intelligible, par ses rayons invisibles, ramène à lui les âmes fatiguées du devenir perpétuel, les âmes limpides dans lesquelles il aime à venir se baigner dans son unité, lui qui est le « non multiple », Apollon.

 L’Homme n’est vraiment tel qu’au sommet de lui-même, voir au-dessus de lui-même, lorsqu’ il n’est déjà plus tel. Une fois parvenu au centre d’elle-même, l’âme va maintenant s’élever jusqu’à surmonter la cime des idées et s’élancer jusqu’au Principe suprême. Après bien des tribulations, Psyché épousera Eros retrouvé et Philologie pourra convoler en justes noces avec son bien aimé Mercure, comme le raconte Martianus Capella

L’hénose, par laquelle l’âme a réveillé le Démon qui est en elle et retrouvé le Dieu dont elle est la suivante, fait place désormais à la Monose, où elle s’identifie à l’Intellect Agent, Deuxième Hypostase, retrouvant par là même son identité de Monade, modalité existentielle de l’Un. C’est à ce stade qu’on peut affirmer sans hybris ni impiété qu’une telle âme se trouve placée au-dessus des Dieux.

C’est maintenant la fin du voyage, c’est le retour. Dévoré par la tunique maudite qui le consume, Héraclès construit son propre bûcher sur le Mont Oeta et demande à son propre Père d’y mettre le feu : c’est l’Apothéose qui ne laissera de lui qu’une cuirasse fumante (le « buste ») et en fera un Dieu à part entière. Le papillon de nuit, après maints et maints tours, a fini par plonger dans sa fleur, la flamme qu’il porte déjà en lui et qui est sa boussole intérieure, innée, congénitale. 

Et le Héros, ainsi, est tombé dans le ciel, glissant sur la voie lactée pour retrouver ses parents véritables et épouser Hébé, la Jeunesse éternelle : « Chevreau, je suis tombé dans le lait », nous disent les lamelles d’Orphée (Thurii 2 :10). Retourner là-haut, par le trou qu’on a fait en venant ici-bas, c’est repasser à travers son étoile, aller caracoler dans la galaxie, âme délivrée qui s’en va gambader sur les hauteurs heureuses. C’est éclore hors de l’espace-temps, dans l’ectope, au-delà de toute lieu, sur la prairie infinie qui s’étend à l’envers de la nuit, sur le dos du ciel : "...Sur ce une merveilleuse lumière s'avance, des lieux purs et des prairies vous accueillent, où l'on entend des voix, où l'on voit des chœurs de danse, où l'on entend des solennels chants sacrés, où l'on voit de saintes visions », chante Plutarque.

Ce retour est un retour sans retour, un retour paradoxal. C’est comme si Ulysse n’était jamais parti ; et c’est pourtant comme s’il n’avait jamais cessé d’être parti : ne lui fait-on pas l’injonction de porter une rame sur l’épaule et de ne s’arrêter que lorsque, s’entendant demander quelle étrange pelle il porte, il saura à ce signe qu’il est « arrivé », ayant trouvé un peuple qui ne sait rien de la mer et des navires ? 

Nous avons toujours été ce que nous sommes, mais nous ne le savons pas encore. Tel est l’Anoste, le retour vertical. Parce que lorsqu’on est « arrivé », l’on sait de source sûre, par science infuse et souveraine (l’impérience, c’est-à-dire la connaissance intérieure, la présence de l’âme simultanément aux Intelligibles et à elle-même), qu’en vérité l’on est jamais parti. 

Perçue brutalement par nous, la Présence Eternelle et Infinie nous apparaît comme une merveilleuse trouvaille, qui ne peut résulter que d’une intention providentielle à notre égard. Mais la Présence a toujours été là, sans intention soudaine ou particulière : la grâce n’est jamais que l’effet psychologique de la réception de l’Infini par le fini, ou l’impact de l’Absolu sur le particulier. Arrivé au sommet, l’être qui s’est identifié au Noûs (Plotin, Ennéades VI, 7 [38] 33 : « D’abord l’âme le voit seulement, puis, en le voyant, elle devient intelligence et s’unit à lui ») et dont la tête est devenue solaire, voit le parcours de son ascension comme absolument nécessaire : « il ne pouvait en être autrement » ; « tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé » (Blaise Pascal, Pensées). Pour que les portes s’ouvrent il faut être annoncé, et pour être annoncé il faut être connu ; pour être connu, il faut avoir un nom ; nul n’entrera qui n’est déjà dedans, nul ne passera qui n’est déjà connu.

Ce que le myste avait perçu comme liberté était « écrit ». Donc nous sommes à la fois libres et prédestinés. La seule liberté, en vérité, est celle du Noûs, qui consiste à être conscient ou non du Jeu (du Drame Cosmique), et à adhérer ou non à ce jeu. Elle se manifeste aux deux extrémités du Drame Existentiel, par la liberté primordiale de se déterminer et de s’autolimiter, et donc finalement de se perdre dans les méandres du Devenir, et par la liberté finale de remonter le courant du sens, de reconnaître le Jeu, complicité de la fin et du début, complicité des conspirateurs entre le quotidien et l’éternel.

Où l’acteur découvre qu’il n’est autre que l’auteur… C’est l’effet de la transformation du Moi dans l’Intelligible, de la véritable connaissance de soi : « Connais-toi toi-même » signifie « connais-toi en tant que Dieu ». Et Porphyre d’ajouter : « Ceux-là, parce qu’ils sont présents à eux-mêmes, l’être aussi leur est présent ». Plotin précise quant à lui que ceux qui ont ainsi réalisé le contact suprême sont comme « une lumière [qui] se voit elle-même » (Ennéades V, 3,8,23). Frappée de stupeur, l’âme a vu que les Dieux avaient son visage. Ainsi, nous nous retrouvons nous-mêmes dans le Numen.

C’est ce que les Mystères de Déméter anticipent comme Epoptie. Ce mot signifie quelque chose comme « survision », vue d’en haut, sorte de vue olympienne de la totalité : vision Panifique ! « Elève le ciel à la hauteur de tes bras, élargis la terre à la largeur de ton pas » (Livre de la Sortie au jour, chapitre 48). L’Epoptie, dit Proclus, rassemble les êtres dans « le poste d’observation intelligible » (Théologie Platonicienne IV, 26). Les âmes qui étaient tenues prisonnières sous le reflet de la lune, désormais, contemplent l’astre véritable de l’Un dans sa splendeur ultime.

L’âme est prête, juchée au sommet de l’Être, pour effectuer le grand saut dans l’inconnu, cette Métabase dont parle Plotin (Ennéade VI, 7 [38] 16) : « il faut » dit-il « faire un bond » supplémentaire pour quitter la beauté multiple. En faisant ce bond, l’âme jaillit telle Athéna en sa nativité hors du crâne de Zeus, par cet évent mystique que nous avons tous au niveau de l’occiput, et s’évade ainsi hors de la pensée discursive empêtrée dans les circonvolutions sans fin de la pelote cervicale. Ce bond est l’épibole, l’intuition sacrée qui permet une saisie suprarationelle de l’Un.

Par l’éclair transvertébral qu’Ulysse fulmine lors de l’épreuve de l’Arc, l’Homme se voit dans l’œil de Zeus comme l’éclair même du regard divin : il s’est identifié à l’axe de la sphère ontologique et a retrouvé sa stature divine. Jules, le petit Jupiter, s’est identifié au grand, et le MOI, remis à l’endroit, est redevenu I.O.M. (Iuppiter Optimus Maximus).  

Et c’est à ce moment, qui n’en est plus un, car il est toujours sans être jamais, qu’on proclame la naissance de l’Indicible Enfant, le Myste Parfait, le Fils Infini : "l'hiérophante apparaît, dans la nuit éclatante des Mystères" (Plutarque), alors qu'un grand feu a été allumé, le "feu parfait indicible". Puis on annonce une naissance : "Brimô (la Vigoureuse) a enfanté Brimos (le Vigoureux)" ! Ainsi est réalisée en chacune et chacun la Nature Immortelle qui est notre Vision Intérieure : l’Isidée.
Somniscient est celui qui, trois fois heureux, a réalisé cette vision ultime. Ne le réveillons pas : il dort désormais du sommeil sommital. Pour nous il semble assoupi, mais c’est nous en vérité qui sommes endormis.

C’est vous-mêmes, Ô mystes, qui trouverez la vision ; personne d’autre ne la trouvera pour vous. C’est vous que Zeus recevra dans l’Olympe, parmi les Dieux et les Déesses, et nul ne sera accueilli à votre place au sommet étincelant du monde. Aussi, ne confiez pas votre piété à autrui, mais prenez seulement exemple sur les Sages qui vous ont précédés

Vous êtes désormais les Pupilles de Perséphone, Ô Mystes ; c’est par vous qu’elle voit maintenant. Demandez-lui le Lait des Etoiles, celui de l’enfance nouvelle. Vous avez été bercés sur les genoux de pierre de la Mère Muette, Ô vous qui êtes passés sous le jupon de la Mère Morte !

Lorsque le Soi m'agit, je m'émerveille de son Jeu dont la lueur authentique éteint la goétie de l'égo. Lorsque le Soi m'agit, je m’éveille et ce n'est plus de moi qu'il s'agit, ce n'est plus moi qui luis.
               

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