mardi 11 avril 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen
D comme Divinité, Dieu, Démon, Déité.

« L’Un qui seul est Sage, veut et ne veut pas être appelé du nom de Zeus » Héraclite, fragment 32 (Tannery)

Bien que les Païens proclament à qui veut l’entendre le caractère adogmatique de leur religion, les querelles théologiques, chez nous, ne manquent pas. Il est courant qu’on se prenne de bec sur le thème de la nature des Dieux, ces entités que chacun et chacune tient a priori pour incontestables, mais qui sont un des impensés majeurs du Paganisme contemporain, si l’on en juge par le flou conceptuel et l’imprécision de vocabulaire les concernant.

Il est vrai que Platon nous avait prévenu depuis bien longtemps de la difficulté de concevoir la divinité, et de la plus grande difficulté encore de prétendre en transmettre la connaissance.

Sur la nature des Dieux en effet, les questions fusent, innombrables, mais finalement toutes semblables, en ceci qu’elles sont marquées au coin du paradoxe, signature incontestable de la divinité, qui montre bien que la question est pertinente…Mais qu’elle mène immanquablement vers le faux dilemme et la querelle stérile.

Les Dieux existent-ils « vraiment », ou ne sont-ils « que » des symboles ou des archétypes ? Ont-ils une réalité « extérieure » à nous (objective), ou sont-ils des créations de l’esprit humain, des « égrégores » ? Se préoccupent-ils de chacun et de chacune, sont-ils supérieurs aux humains et, à ce titre, dignes de vénération ? Sont-ils matériels ? Ont-ils un sexe ? Une nation ? Sont-ils vraiment immortels ? Etc.

A travers ce questionnement foisonnant, nous constatons déjà à quel point notre croyance polythéiste nous rend particulièrement vulnérables à l’accusation de superstition de la part des anti-idolâtres patentés que sont les monothéistes et leurs héritiers athées. Il convient donc de ne pas céder à la tentation de la croyance naïve qui confine à la crédulité archaïsante, au nom d’une posture fondée sur une sanctification du ressenti et une méfiance a priori de l’intellectualisation. Une telle position théologique (ou plutôt a-théologique) ne fait que conforter les adversaires de la piété dans la confortable certitude qui fait du Paganisme l’éternel synonyme de la superstition. De plus, elle conduit facilement à une conception erronée des Dieux, menant à un polythéisme titanique et impie dans sa juxtaposition instrumentale des divinités, qui, ne donnant que trop facilement prise à la critique monothéiste, a conduit beaucoup de nos Ancêtres à leur perte spirituelle.

Assurément, le Polythéisme n’est pas un Monothéisme à répétition !

N’ayons jamais peur de penser, et retrouvons l’antique audace d’interroger notre foi en nos Dieux, comme le firent si souvent nos Ancêtres, car une telle interrogation est déjà une forme d’hommage que nous rendons aux Immortels, qui, de là-haut, nous sourient comme des parents s’émerveillant de voir grandir la vigueur d’esprit de leurs enfants.

Qui sont donc ces fameuses divinités ? Car, pour être célèbres, elles n’en sont pas moins fort méconnues…Avant d’espérer comprendre ce qu’ils sont, il sera sans doute plus aisé de comprendre ce que les Dieux ne sont pas. Pour commencer, donc, appliquons nous à nous affranchir des points de vue limités, et ayons à cœur d’acquérir une amplitude conceptuelle qui nous rende digne de notre objet d’étude : quittons, autant que possible, le point de vue purement individuel.

Pour commencer, les Dieux ne sont ni des super-héros, ni des personnages de fiction : leur mode d’être n’est pas individuel. Ils ne sauraient s’additionner entre eux comme en une collection : ils ne sont pas des nains de jardin ou des insectes fascinants qu’on punaiserait dans la vitrine poussiéreuse d’un cabinet de curiosités, même si la malencontreuse époque qui est la nôtre n’a eu de cesse qu’elle ne les enferme dans des prisons appelées « musées », d’où ils ne tarderont pas, du reste, à s’échapper…

L’être au monde des Dieux et celui des humains ne sont, en effet, pas parallèles : les Dieux ne sont pas des surhommes, ils ne sont pas sur-individuels. Leur mode de présence est très exactement perpendiculaire à celui des humains. Nous approfondirons plus bas cette notion fondamentale, et nous en éclaircirons à ce moment, dans la mesure du possible, la cause. Pour l’instant, essayons d’en tirer les conséquences et d’en identifier les corollaires.

Pour commencer, les Dieux ne sont pas limités, comme les individus humains, par le temps et l’espace. Ils sont partout chez eux, leur présence est ectopique. Cela implique que leur existence ne se manifeste pas de manière exclusive dans un corps à la fois. La présence des Dieux est, en effet, polysomatique, ce qui entraîne d’ailleurs, à la limite, qu’ils peuvent se manifeste dans tous les corps ou dans aucun. En tout état de cause, ils peuvent se manifester dans plusieurs corps à la fois, ce qui est la conséquence de leur ubiquité, c’est-à-dire de leur indépendance par rapport à l’espace.

En revanche, les Dieux ne sont pas infinis dans leur être, et en cela ils partagent notre condition, mais d’une manière cependant radicalement différente. En effet, leur action est étroitement conditionnée par leur fonction, elle-même déjà réalisée intégralement et de toute éternité par les mythes qui la décrivent. Ainsi, la liberté des Dieux peut sembler infinie vu d’un point de vue mortel, mais elle reste en réalité étroitement limitée par leur domaine d’action, cette Timoire que le Destin leur a assigné depuis la nuit des temps.

Cette « part d’honneur », que chaque Dieu en particulier a reçu de Zeus comme un fief ontologique, et qui lui donne tout pouvoir sur un domaine particulier de l’Être, est en même temps « cette part ci », c’est-à-dire la part assignée à cette divinité particulière et non à une autre. C’est elle qui la caractérise et qui fonde son culte, en conformité avec sa fonction théocosmique

Cette célébration du Dieu, qui se confond pour ainsi dire avec son action, en tant que son reflet passif, lui est consubstantielle et, pour ainsi dire, performative de sa présence parmi nous. Voilà pourquoi il est licite de dire que, d’une certaine manière, les Dieux sont fondés et vivifiés par le rituel, et que les noms par lesquels on les invoque sont pour eux comme des corps sonores, des phonosomes qui les contiennent et qui imitent leur être sans pour autant le limiter.

Ainsi, tout se passe comme si les Dieux étaient limités non pas par l’espace matériel, mais par une autre forme de spatialité, plus large et de nature sémantique, celle de leur assise ontologique.

Les Dieux peuvent ainsi être comparés à des langages qui seraient en même temps leur unique locuteur : chaque langage décrit, et, à ce titre, crée le monde qui nous est commun, mais selon un mode qui lui est propre, et suivant une sorte de toute puissance limitée, (la panergie) car distincte des autres puissances. Ainsi, on peut dire qu’il y a autant de mondes qu’il y a de langages pour le décrire, en plus du monde commun qui, lui, est situé au-delà de tout langage. Mais là s’arrête la comparaison, car il serait difficile de prouver que les langages humains ne se suffisent pas à eux-mêmes et connaissent entre eux une secrète et nécessaire complémentarité, ce qui est le cas, nous le verrons, des Dieux.

Si les Dieux sont limités dans l’espace, il en est de même, d’une certaine manière, pour le temps. L’opposition la plus connue entre hommes et Dieux est en effet celle qui oppose l’Immortel au mortel : les humains sont des êtres à existence et a conscience intermittente tandis que les Dieux ne connaissent pas de solution de continuité dans leur présence à eux-mêmes et au monde. Cependant, leur destin est à jamais et depuis toujours réalisé, et ne comporte aucun choix, puisqu’ ils en connaissent l’intégralité depuis l’origine : d’où, d’ailleurs, l’efficacité de leur parole mantique. La vie éternelle des Dieux se situe entièrement dans la simultanéité du mythe comme procédure ontologique, et à ce titre, a déjà pris fin au moment même de leur naissance, en se confondant avec la singularité de leur nature

Voilà pourquoi l’on peut dire des Dieux qu’ils sont parfaits, c’est-à-dire, d’un point de vue individuel, morts de toute éternité.  Et cette perfection intrinsèque (au sens d’ « achèvement »), par conséquent, les rends exempts de tout désir, et s’identifie à leur éternelle félicité, puisqu’aussi bien les Dieux sont dits « bienheureux », même si leur destin comporte, par exemple, de subir un cruel démembrement…

Mais si les Dieux ne sont assurément pas des individus, ne sont-ils pas finalement que des concepts, des symboles manipulés par l’esprit humain ou, tout au plus, des Archétypes de la psychologie des profondeurs ? En un mot, ne sont-ils pas purement subjectifs, et, dépourvus ainsi de toute objectivité, relégués au statut d’être culturels ? 

Rien de moins vrai en vérité, que cette conception subjectiviste des Dieux, qui fait pendant à la foi naïve des Nains de Jardin, et qui, finalement, conduit aussi surement à l’athéisme que celle-ci conduit à la superstition.

Car pour n’être point des individus, les Dieux n’en sont pas moins des personnes. Leur être relève en effet d’un mode radicalement différent du nôtre, et cela sous maints aspects. Pour commencer, si notre être mortel se situe essentiellement dans le cadre d’un espace-temps matériel régi par le sensible, celui des Dieux, lui, trouve son centre de gravité sur un plan supérieur, dont le système spatio-temporel obéit à d’autre lois. Quoique l’origine de l’être divin soit à chercher dans les régions les plus élevées de l’échelle des êtres, sur le plan de l’intelligible, l’essentiel de leur vie se déroule sur un plan intermédiaire dit plan intellectif ou encore imaginal. Ce plan est celui des mythes et des visions, celui des évènements éternels, symboliques et exemplaires de l’âme. Cela explique entre autres pourquoi les Dieux sont présents à la fois hors de nous, dans la nature « objective », et en nous, ce qui illustre également le caractère « perpendiculaire » de leur être par rapport au notre. 

Le caractère « personnel » de l’être-au-monde des Dieux les distingue radicalement de celui de « concept », de « symbole », ou d’ « archétype », bien que, comme on le verra, ces trois notions sont loin de leur être étrangères. Être une personne, en effet, c’est être un sujet vivant, opposé à un objet inerte, doué de volonté et de conscience. Jusque-là, me dira-t-on, la Personne ne se distingue en rien de l’individu. Elle s’en distingue cependant radicalement, essentiellement en ceci que la personne n’est pas limitée par elle-même, ni par un type d’existence particulier. Son degré d’unité est supérieur à celui de l’individu, car elle a un caractère intégral et générique qui lui donne une puissance que seule limite la totalité du cosmos et du temps.

Or, c’est le cas pour les Dieux. Et leur caractère personnel suppose leur caractère essentiellement relationnel. Ils sont des intentions mutuelles (les Chrétiens diraient des relations subsistantes) et leurs hypostases se déduisent éternellement les unes des autres. Et c’est pourquoi ils forment un panthéon : on ne peut envisager une divinité sans envisager en même temps, ne serait-ce que d’une manière latente, toutes les autres. Nommer une divinité dans une prière, c’est « dé-nommer » en même temps toutes les autres et, pour ainsi dire, les faire briller par leur absence. Leur relation mutuelle est basée sur la circulation de l’être et sur la simultanéité présentielle ; on peut parler à ce titre de religion mutuelle des Dieux, ou intelligion.

Voilà pourquoi l’on peut considérer comme parfaitement ridicule l’obsession des Monothéistes pour la comptabilité divine : ce n’est pas essentiellement une affaire de nombre. Comme l’affirmaient déjà les égyptiens, tous les Dieux sont uns, « trois sont tous les Dieux », tous les Dieux sont sept, douze, et encore vingt-et-un et même trente-trois ! Ce qui est sûr, en revanche, c’est que les Dieux sont les uns les autres, à la fois unis et distincts, comme une couronne sur le sommet du monde, perchés comme des oiseaux suprêmes aux frontières du Même et de l’Autre. C’est là leur bienheureuse allélousie, et c’est la nature même de leur divinité, c’est-à-dire de leur caractère brillant, radieux, solaire, comme l’a montré Macrobe dans ses « Saturnales ».

Il s’ensuit de tout cela que les Dieux, énergies souveraines du monde, ne calculent pas, voire même ne pensent pas : en eux, l’être et la pensée, l’action et la contemplation se confondent. Ils agissent spontanément et sans effort, par le rayonnement de leur nature même. Tout ce que la fable rapporte de leurs actions, de leurs délibérations, voire de leurs conflits est cependant juste, mais traduit une réalité trans individuelle en termes individuels, car la religion doit s’adresser à l’homme concret, tel qu’il se rencontre ici et maintenant, et selon son expérience.

Cette sorte d’instinct surnaturel qui anime l’activité des Dieux ( et qui n’est autre, on le verra, que l’expression mythique de leur hénotropisme fondamental, c’est-à-dire de leur appétence à l’Un) pourrait les rendre comparables, si l’on peut ainsi parler sans impiété, à une sorte de sublime faune céleste dont chaque espèce se limiterait à un merveilleux et éternel exemplaire, agissant dans le cadre d’un écosystème céleste…Cet instinct divin peut être vu comme un mode uniforme d’activité, qui correspond à l’action providentielle du Dieu, particulière à sa personne, mais ni bonne, ni mauvaise, parcourant éternellement une sorte d’orbite ontologique

Ainsi, les Dieux sont des agents providentiels, et leur ethos les fonde chacun comme theos. L’homme distingue abusivement, dans la brume de sa condition mortelle, des visages pénibles et des visages paisibles, mais les Dieux ne sont ni pires, ni meilleurs que des animaux…Simplement, si les seconds sont situés en deçà du langage, dans une zone cosmique dominée par les trois éléments obscurs, les premiers vivent, quant à eux, au-delà de ce même langage, et baignent dans l’éther, au-dessus de l’élément feu ; d’où leur statut d’être transignés.  

Les humains sont inférieurs aux Immortels et ne leurs sont soumis que dans la mesure où ils se situent sur un plan inférieur au leur ; en revanche, dès lorsqu’ils acquièrent, grâce à eux (en suivant leur orbite), leur stature personnelle, ils sont susceptibles, de par leur statut monadique, de leur devenir supérieurs…S’il est permis de parler ainsi sans impiété.

Cela nous amène à pousser notre enquête plus avant, vers les hauteurs de l’Être, et vers l’origine obscure de toutes choses. Si les hommes et les Dieux semblent avoir entre eux, comme les anciens le soulignaient souvent, au-delà de leurs différences, une parenté cosmique, c’est qu’ils ont une origine commune. D’où viennent les Dieux ? D’où proviennent leurs différences avec les hommes ? Il nous faut, pour nous éclairer, essayer d’abord de préciser quelque peu un vocabulaire dont on a souligné plus haut le caractère fluctuant et imprécis : Divinité, Déité, Dieu, Daïmon.

Tout d’abord, il n’est pas rare de voir utiliser, dans le microcosme Païen, le mot « déité » pour désigner un Dieu ou une Déesse. Si cette désignation n’est pas fausse, elle relève cependant d’une nette influence de l’Anglais, qui utilise deity à cette fin, alors que l’habitude francophone lui préférera le mot « divinité ». 

Une divinité est une entité divine indéterminée, dont on a pas défini l’identité propre, soit par ce qu’on ne peut pas (elle n’a pas jugé bon de se révéler), soit parce qu’on y inclut une notion de généralité : si l’on fait l’analogie avec les humains, c’est l’équivalent de « quelqu’un », « les Gens ».
Un Dieu ou une Déesse est, en revanche, une divinité déterminée dont on précise le genre, comme on dit « un homme », « une femme ». 

Quant à la Déité, elle a comme premier sens, en revanche, celui d’ « essence divine », c’est-à-dire « ce qui fait qu’on est Dieu », comme l’« humanité » désigne la nature humaine, ce qui fait qu’on est humain, au-delà de l’individualité de l’homme concret. Cette acception du mot est première, et ancienne. Elle est notamment utilisée en Allemand (Gottheit) pour tenter de désigner, chez les Mystiques Rhénans du XIVe siècle (Eckhart, Suso, Tauler), la « suressence » divine qui précède Dieu lui-même. 

Daïmon, est, on ne le sait que trop dans le monde Païen, un vocable bien tourmenté, et qui prête merveilleusement à confusion. Son sens premier, en Grec, est à peu près l’équivalent de « divinité ». De nombreux textes, notamment anciens, montrent que théos et daïmon sont des termes interchangeables. Le sens de Daïmon comporte cependant une nuance d’indétermination supérieure, et l’école Néoplatonicienne en a fait un terme technique désignant des divinités mineures ayant un rapport direct avec les mortels en vivant au contact du monde corporel. Les Chrétiens, ensuite, en ont fait l’usage que l’on sait, en les diabolisant, les assignant au statut d’entités maléfique, dans leur stratégie de discrédit des religions qui les ont précédés.

Le terme « Dieu », sans article, est également une notion à manipuler avec précaution, tant elle prête à confusion, puisqu’elle confond abusivement une catégorie otologique et un statut individuel, un nom propre. On doit encore cette regrettable confusion, comme l’a montré Jean Soler, aux Galiléens. Il conviendrait donc d’éviter désormais d’utiliser ce terme, car il connote presque automatiquement cette aberration théologique qu’est le Dieu du Monothéisme, être individuel assigné à un niveau ontologique supérieur. Il faut lui préférer, comme dans Platon, « le Dieu », avec un article défini, ainsi que les égyptiens concevaient le « netjer », ou comme on dit l’ « Homme » pour parler de l’humanité…

Assurément, Dieu n’est pas quelqu’un, il n’est pas un quidam, il n’est pas n’importe qui ; et réciproquement, l’Un n’est pas quelque Dieu…L’Un n’est même pas, car dès lors qu’il est, il n’est plus un : dire de lui qu’il est Un immédiatement l’éteint. Il est cette Déité qui dort au-delà de sa propre unité, ce Panonyme qui est tout et qui n’est rien. Dans le cadre rigoureux de cette théologie apophatique, que dire alors du Dieu ? Comment surmonter cette aporie ? 

Partons, dans un esprit socratique, sur une supposition étrange et saugrenue, qui nous permette de nous affranchir de nos confortables habitudes, afin de mieux nous libérer des limitations mentales inhérente à notre individualité…Car il faut se démettre de soi pour aller en quête de l’Autre, et savoir se mettre nu pour prétendre appréhender l’Un. Aussi, pour moi, le Dieu sera femme ; et Elle sera noire (Fig.1).


De cette Nuit, rien ne peut être dit, ni même qu’Elle est Nuit. Elle n’est ni mâle, ni femelle, ni une, ni plusieurs. Elle n’est d’ailleurs pas plus qu’Elle n’est pas. Si Elle me paraît noire, c’est parce qu’il m’est impossible de percevoir son aveuglante évidence, car tout est caché en son sein sans limite ; Elle est au-dessus de toute essence et de toute nature, et si elle me parait femme, à moi qui suis homme, c’est parce qu’Elle est radicalement autre que moi, et que pourtant elle me semble être la matrice ultime de toutes choses, moi compris. En Elle sont contenus tous les possibles, et même, tous les impossibles. 

Or, cette Nuit m’apparaît aussi comme « Une », parce que la multiplicité des choses s’y fond et y disparaît. Et pourtant, elle n’est pas Une : cette unité est juste la façon dont j’essaie de m’appliquer à concevoir son absolue nudité, car d’Elle, on ne peut rien dire.

Or cette unité abusivement attribuée, car elle n’est pas, à proprement parler, apparaît pour moi comme un point sur l’étendue sans limite, comme un téton sur le sein immense de cette Non-nature. C’est par ce téton miraculeux quoiqu’indiscernable (car il est noir sur une peau noire), que je vais pouvoir téter le lait de l’être, en même temps que celui du discernement. 

Et cet acte de lactation est véritablement un acte d’amour fondamental et gratuit de la part cette Déesse, car enfin, j’aurais pu ne rien voir et ne rien boire. Mais non : une goutte blanche est apparue comme un bourgeon, sans raison, et comme un bouton de rose elle se tient là, soudain, de toute éternité… « La rose est sans pourquoi », dit le poète (Johannes Scheffler).

Et le jet primordial a jailli du Tréfondamental, comme un éclair qui déchire la Nuit. Car désormais, la Nuit n’est plus, elle s’est retirée sur la pointe des pieds et a laissé place à un océan de blancheur où, bienheureux, je baigne ma candeur de premier-né : « ChevreauJe suis tombé dans le lait », nous dit la Tradition (Lamelle d’Or de Thurii, II, 10). Et cet Un qui s’est révélé, stigmate de l’être sur le non être, n’est ni plus ni moins que la tête du monde, l’Un qu’on peut nommer, qui accepte d’être appelé, d’être « participé », selon le langage des philosophes. Mais cette révélation a un prix : l’Un qui est est inquiet, car il se sait incomplet, il connaît en lui cette sensation vertigineuse d’être un vestige. Lorsqu’elle est nommée, l’unité se dégrade, et cet Un ouvre la voie à l’infini des autres uns. L’être à giclé hors de lui-même, toujours débordé, et l’existence s’écoule, concomitante au temps.

Car naître, c’est n’être que, c’est faire le deuil des possibilités non actualisées : la Personne est donc née comme orpheline. Hypostase, elle se tient au-dessous de son origine, qui la dépasse à jamais. Elle est tout entière tendue vers ce qui n’est pas elle. Cette tension est ce en quoi s’origine, par vibration, toute nature, comme nostalgie de cette Nuit infinie qui n’en finit pas de fuir. 

Cette unité native est désormais totalité, portant en son centre le trace de l’écart comme mémorial du sans mémoire. La marque du manque est son nombril, creux laissé par l’origine, tourbillon d’absence autour duquel tournoie à jamais la circontemplation de l’Intellect. L’être n’en finira donc plus de couler, désormais, et l’unité de rouler. Tout découlera de tout en cette ontorragie qui entraîne l’univers de monde en monde, de personne en personne et de nature en nature, jusqu’à ce que tout un se dégrade en particulier, toute nature en poussière, et toute personne en individu.

Enfin, la goutte de lait qui avait chu de la hauteur sans fin, « trouve » cette étendue immaculée dans laquelle elle espérait se perdre et renouer avec son origine. Mais ce n’est qu’illusion, et l’impact dont elle marque l’océan lacté comme un nouveau nombril forme une couronne, une gerbe, engendrant à son tour d’autres gouttes ; puis, sur le plan horizontal, où déjà s’enfuient les ondulants horizons, d’autres gouttes encore feront d’autres couronnes, et la goutte originelle ne sera plus désormais qu’une parmi tant d’autres… 

Ainsi est-on passé de l’Un au multiple, en suivant le cours descendant de l’hénorragie, qui, de l’Un indicible, donna par soustraction une unité totale, puis une unité partielle nommée singularité, et enfin une multiplicité indéfinie constituée d’éléments particuliers.

Notre Tradition nous a donné, par le truchement de la Fable conjointe à l’exégèse des sages, une version mythique de cette ontogénèse, appelée aussi théogonie par les anciens. C’est en effet au mythe des trois premiers rois de l’Univers qu’elle nous renvoie. 

L’unité indicible qui pré existe à toutes choses est personnifiée par la Fable sous les traits d’Ouranos, le Ciel Etoilé dont nous descendons tous. Or celui-ci, comme on le sait, fut châtré par son fils Cronos, que les Anciens ont très tôt identifié au Temps (Chronos), et qui fut à son tour vaincu et exilé par son propre fils, Zeus. Certains disent qu’il fut relégué dans le Tartare, et d’autre, qu’il parvint dans son exil en Italie ou il fut accueilli par le Roi Janus aux double regard.

Pour Plotin, Ouranos est le nom qu’on donne à la Première Hypostase Divine, l’Un sans Deux, dont on ne peut rien dire. Lorsque cet Un, en un élan énigmatique et gratuit, part à la conquête de lui-même, il jaillit hors de son abscondition et s’aliène dans la manifestation, qui est le tout premier conditionnement, la détermination primitive. Cette mystérieuse aliénation, ce retrait éternel de l’Un dans son abscondité (cf. Oracles Chaldaïques 3:1 « le Père s’est soustrait à Lui-même »), correspond symboliquement à la castration du Ciel par son fils. 

La deuxième hypostase à se manifester est Cronos, l’Intellect Primordial, qui est en même temps l’Être à titre premier. Mais les disciples d’Orphée le nomment aussi Phanès, l’Apparent, celui qui se dresse sur son néant, et ils l’assimilent à Eros. Car cet Intellect est d’abord désir, essor vers l’autre, et il est donc amour, avant d’être Intellect. En lui, déjà, se distinguent le sujet et l’objet, et le mouvement circulaire qui anime sa contemplation autour de son principe est ce qu’on peut appeler la Vie à l’état natif, en tant que premier courant d’être soufflant par l’entrebâillement fulgural du Non Être. Et comme il n’est d’être sans paraître, il n’est point d’Hypostase divine sans Parèdre. Ainsi, Dieu, pour exister, dut être Dieux.

Et ce furent les Noces de Gnose, celles de Saturne et de sa Nature, par lesquelles Cronos, l’Intellect rassasié de la totalité (Koros Noû, dit Platon dans son Cratyle), infiniment fécond des raisons séminales de toutes choses, devint l’époux de Rhéa, Celle qui coule de source, la Réalité en son éternel devenir.

Si le Mythe nous raconte qu’il dévorait ses enfants aussitôt que son épouse les mettait on monde, c’est que l’Intellect contient en lui-même, en effet, la totalité des choses en leur état essentiel, c’est-à-dire les modèles parfaits et éternels de tous les étants. Il vit ainsi dans un état de béatitude unitaire, contenant tout moment en un seul instant, et toute figure en un seul point. Il est lui-même le monde en son sommet, l’identité intégrale de toutes chose concentrée à la fine pointe de l’être. Il est le Plérôme personnifié de toute divinité.

Mais, derrière son nombril, grouillent déjà les Dieux du futur, qui se bousculaient dans leur bienheureuse indistinction, comme des serpents et des grenouilles dans une mare, si l’on en croit le mythe Egyptien. Ces entités primordiales en surnombre ne sont pas encore des Dieux, mais sont sans doute l’essaim subtil de ces fameuses Idées dont parle le divin Platon, et qui bourdonne en cette prairie intelligible qu’est la pensée du Dieu

Ces « Idées » platoniciennes ont donné lieu à beaucoup d’interprétations plus ou moins sensées et plus ou moins pieuses, sur lesquelles je ne m’attarderai pas ici. Elles sont, à mon sens, les puissances performatives du Réel, des sortes de moules à réalité, ou, mieux, des matrices ontologiques vivantes. Elles ne peuvent donc être réduites à des concepts abstraits, bien qu’elles relèvent indubitablement de la Géométrie sacrée de l’Être en tant qu’Être. Elles ne sont pas des divinités au sens strict du terme, d’une part à cause de leur relative indistinction, mais surtout parce qu’elles sont incluses dans la Personne de l’Intellect et ne possèdent l’hypostase que par elle. 

Sans doute aussi peut-on voir en ces Idées les fameux Dieux Involus (Dii involuti), ces mystérieuses puissances en puissance dont parlaient les devins Toscans : des Dieux supérieurs, non encore advenus, et comme occlus dans la Panse du Grand Saturne. Ils étaient déjà dans l’Un surnuméral que Saturne a castré, Dieu innombrable et innommable, unité métarythmétique, en tant que racines infinies de ces divinités, perdues dans l’épaisseur ténébreuse du terreau sans fond de la Déité.

Car la Divinité, prise dans son intégralité, est sans doute comparable, comme l’enseignent les sages de l’Inde (Katha Upanishad, 6 :1), à un arbre immense dont les racines se perdent dans les hauteurs et dont la canopée est la luxuriance même de notre monde sensible, toujours changeant et chatoyant.  Cet arbre inversé est comme une foudre invisible, secrète et immobile, analogue au système nerveux du Cosmos.

Et c’est, comme de juste, grâce à Zeus, le premier des étants, que cet arbre-foudre se manifesta dans toute sa splendeur. Zeus, premier et dernier d’entre les Dieux, ainsi que Rhéa leur mère, ne tardèrent pas en effet à les faire passer de la puissance à l’acte, et à déployer leur splendide couronne à la surface de l’être. 

Si le mythe nous dit que Zeus combattit son Père et le vainquit, c’est que les deux ne peuvent cohabiter sur le même plan ontologique : l’intellect unifié est obligatoirement occulté lorsqu’il s’engage dans l’âme et que la distinction cède le pas à la différenciation. L’altérité alors l’emporte sur l’identité, et en même temps que les Dieux, le monde se déploie, dont ils sont les Puissances Personnifiées, les Vecteurs d’être. Et la réciproque est que, lorsque règne la Providence Unitaire, la puissance de manifestation du devenir est encore occluse dans la Grotte Idéenne du sommet du monde. Ainsi, lorsque Cronos règne, dressé sur son évidence, Zeus est caché, couché dans ses langes à l’ombre de l’Antre, et, lorsque, à son tour, il affirme son sceptre, Cronos sombre dans le Tartare avec les Titans, fantômes de ces princes antérieurs qui ne sont jamais nés, ex-futurs puissances de l’univers, frustrés à jamais de toute personnalité.

Avec l’avènement de Zeus, troisième hypostase divine, le Chaos sombra donc dans l’oubli, et l’Ordre splendide déploya ses orbes irisées autour de l’axe fulgurant du Roi des Dieux. Et le Monde fut ainsi organisé comme restauration d’une Totalité à l’imitation de la Monade Perdue. Il fut déployé comme un organisme vivant, le seul de son espèce (Platon, Timée), par l’action conjointe des Dieux, qui firent croitre le souffle en arborescence, faisant germer au soleil de l’Être toute possibilité endormie dans l’essence. C’était l’efflorescence du Printemps du monde, et Dieux et Déesses en tissaient en chantant l’âme immense, dont le maître d’ouvrage était le Cronide Lotisseur (Ktésios).

Celui-ci, en effet, avec fixé à chaque Dieu et à chaque Déesse la tâche inhérente à sa divinité, et lancé chaque puissance comme un rayon de l’être, lueur tant voyante qu’éclairante, lumière opérative à l’assaut du grand œuvre cosmique. Chaque divinité avait donc reçu son sceptre avec la puissance hypostatique, et toutes en étaient rattachées à l’Axe unique de la sphère ontologique, à la fois même et différent pour chacun, prouvant par lui leur seigneurie. Ainsi, Déméter tenant l’épi, Hermès le caducée, Poséidon le Trident, Athéna la Lance et Dionysos le Thyrse étaient désormais, avec les autres, comptés parmi les Dieux synaxes, coordonnés à la foudre de Zeus, primus inter pares, primus inter patres. Et toutes et tous partageaient la même condition divine, en leur éternel banquet, par le nectar et l’ambroisie. Ils avaient tous même souffle et même cœur : telle était leur allélousie, leur essence mutuelle, qui les rendaient chacun présent à tous les autres à tout instant.

Mais chacun d’entre eux était pourtant différent des autres, car l’Être, en tant qu’il se manifeste, tel la lumière diffractée par un cristal, est d’emblée pluriel : toute réalité exprimable est nécessairement multiple, et les Dieux, contemporains du langage, furent couchés dans ses langes. Et si cette pluralité peut rester latente dans l’unité métaphysique située à cette extrême limite de toute existence qu’est l’instant ponctuel, elle ne saurait se conserver dans le déploiement spatio-temporel de l’Être, qui se manifeste nécessairement dans la pluralité des étants et des états, coupés les uns des autres (ce sont les coupures intellectives des Oracles Chaldaïques, 37: 4-5). Affirmer que l’Un participable exclut tout autre que Lui est une fraude métaphysique, et assimiler le Singulier à l’Unique est une supercherie spirituelle.

Pour autant, l’Un-sans-deux reste latent dans l’univers, jusqu’au plus petit de ses atomes. Il y brille, pourrait-on dire, par son absence. Comparable au ciel qui déploie à chaque instant son immensité au-dessus de nos têtes, mais auquel nous ne portons jamais attention, il est à l’origine de toute existence : c’est dans son unité absente que se fonde notre unité présente ; notre particularité d’individu descend, pour ainsi dire, de l’Unité indicible de cet Ancêtre sans l’être, de ce Grand-Père paradoxal.

Ainsi, la sphère ontologique (Fig.2), dont le filet de coordonnées enserre les mondes, est organisée autour de ce foyer obscur et inexistant, moteur immobile d’absence obstinée d’où surgit toute présence en son pôle essentiel, et où toute existence finit par s’engouffrer en son pôle substantiel. Cette sphère vivante, Pomme de Pan ou, mieux, Universel Oursin, est un tore (Fig.3) dont les méridiens circulent infatigablement entre son centre partout présent et sa circonférence jamais atteinte.






Chaque méridien est une modalité de cet Être total, et chaque parallèle en est un stade d’évolution ou d’involution, déterminant un plan existentiel appelé Monde. Modes et Mondes s’entrelacent ainsi comme la trame et la chaîne, ourdissant le texte infini du Destin Universel, qui n’est autre que la vie de l’Âme du Monde. Les orbes des Mondes, dont les deux pôles sont les deux états liminaires opposés de création et de destruction, proviennent de la Monade, l’Un-sans-deux exprimé par l’Un-qui-est. Les méridiens modaux, quant à eux, qui circulent éternellement entre ces deux pôles en leurs pèlerinages éternels autour de l’Un-sans-deux, sont les Hénades, que nous appelons les Dieux, et qui surgissent par multiplication à partir de cette Hénade unique qu’est la deuxième hypostase.

Ordre monadique et ordre hénadique forment le réseau des coordonnées ontologique par lequel tout être, pris dans le nœud de son existence concrète, se situe dans la Totalité. Chaque plan monadique est comme un climat spirituel, une sorte de saison métaphysique déterminant les conditions d’épanouissement des possibilités, alors que chaque méridien hénadique est comme une heure mythique, une lumière dont l’incidence particulière éclaire un acte exemplaire, déterminant son mode propre de manifestation. 

Quant à nous, Mortels, nous avons le privilège, de par notre âme issue par bourgeonnement analogique de l’âme du monde, d’être la manifestation monadique du microcosme, et d’incarner l’axe central de la Totalité en sa stature parfaite. Il nous est donc donné de connaître l’Univers entier grâce à notre parenté avec les hénades, car nous pouvons les reconnaître toutes, pour peu que nous en fassions l’effort, en réactivant en nous cette mémoire.

Mais en l’état actuel de notre existence, dans les conditions présentes de nature et de passions, cet accès nous est interdit. Comme écrit précédemment (C comme culte), nous n’avons pas accès à l’anamnèse divine, sinon par le moyen du rituel et celui des Mystères. Car notre être, présentement limité à l’individualité, ne peut se connecter de manière directe à celui des Dieux.

Car les Dieux ne perçoivent pas l’individu, leur mode de présence spécifique pouvant être qualifié de choral (« un pour tous et tous pour un »). Le sujet humain est, quant à lui, un sujet latent et limité, alors que le sujet divin, connecté en permanence au Soi transpersonnel, traverse le cosmos de part en part. La présence au monde du mortel peut être apparentée celle de la poussière (le « moi tout seul »), alors que celle de l’Immortel au contraire, relève plutôt du cristal, ou de la corolle. Dès lors, pour être perceptible par la conscience uniplurielle des Dieux, il faut que les hommes construisent une sorte de cristal social susceptible de capter et de concentrer en lui la lumière plérômatique des Bienheureux. Et ce cristal n’est réalisé et poli que par l’itération du rite communautaire, la pureté de son éclat étant augmentée par la contemplation mystique dans le cadre d’une initiation.

Mais pour peu que nous engagions le bon voyage, sous la conduite des Immortels, il n’est aucun doute que nous soyons menés au « Havre Paternel » (Proclus, Théologie Platonicienne, IV, 13 ). Car les Dieux ne sont pas jaloux, et leur Providence ne connaît pas de repos ; seuls ceux qui se détournent d’elle en sont privés, comme ces vers blancs qui abhorrent le soleil lorsque la bèche les déterre.  

Pour suivre les Dieux, comme nous l’enjoint le commandement delphique, il nous faut monter à leur suite dans le tourbillon vertueux de l’inspirale ; et pour cela, nous devons nous confier à un guide, car nous ne pouvons connaître tous les Dieux à la fois : notre âme, en mode dianoétique, ne peut envisager qu’un objet à la fois. C’est là le principe de l’hénothéisme, qui fait que, lorsque je chante un hymne, le Dieu que j’invoque et auquel je me rends ainsi présent est à ce moment le plus grand des Dieux, la seule divinité efficace pour mon âme, le seul rayon du soleil intelligible par lequel je peux me hausser sur un plan supérieur, en le remontant comme un saumon remonte la rivière. Ce Dieu correspond à ce que les Hindous appelle la Divinité d’élection (Ishta Devata), les Gens du Vaudou le « maître de la tête » et les Sages de l’Egypte le Netjer Parent

Mais il ne s’agit pas d’un Dieu à strictement parler, car nous nous situons au plus épais du monde empirique, bien loin des Idées, qui sont les flammes de l’empyrée ; il s’agit d’un Daïmon, d’une terminaison numineuse, d’un de ces bourgeons divins qui porte une épiclèse, une spécification ultime de la Divinité, celle qui concerne tout particulièrement notre existence singulière. Une fois qu’il m’a adopté, cet indigitamentum personnel est en moi comme une main dans un gant, et me pousse désormais, pour peu que je me conforme à ses monitions, dans la quête de ma nature ultime.

Car les Dieux, assurément, prennent soin de tous et de chacun, nous réservant ces petites attentions synchronistiques, comme autant d’hiéroglyphes qui illuminent nos vies quotidiennes de leur mystérieuse présence. Ces manifestations de sollicitude sont l’équivalent chez les Dieux du culte que nous leur rendons : ce sont pour eux des actes festifs accomplis en notre honneur, des marques d’égard dont ils nous rendent témoignage depuis leur instant éternel. A notre ferveur, ainsi, répondent leurs faveurs, à notre religence répond leur providence, afin qu’ils nous haussent vers eux. 

Dès lors, nos âmes, devenues comme Sémélé le fourreau de la foudre ne seront plus ni hénades, ni monades, mais, au point crucial de la transcendance et de l’immanence, tourbillonnant d’amour comme une abeille d’éther, deviendront une Ménade qui court vers son extase. 

Ainsi doit on reconnaître et user de la Présence traversière des Dieux, et tel est le but de notre polythéisme spontané. Car assurément, seuls les Dieux peuvent être monothéistes, qui circulent en silence à travers toutes choses, procédant à l’échange du visible et de l’invisible, réglant le va- et-vient du mort et du vif dans l’Agora du monde où chacun est convié.

Et Pan est encorné, mais il n’est jamais mort !


 







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