mardi 6 juin 2017



L’Abécédaire du Petit Père Païen

H comme Humain, Humanité, Humanisme.

C'est donc, Ô Asclepius, une grande merveille que l'Homme, un animal digne de respect et d'adoration (Corpus Hermeticum, II, 3)

Il n’est pas, à mon sens, chose plus lamentable que la haine de soi. Elle émet une sorte d’odeur métaphysique infecte qui a le don de nous révulser. Il semble aisé d’expliquer cette répulsion : l’Être en tant que tel reflète la perfection de l’Un : toute division ne peut littéralement que l’abîmer, le dégrader par décomposition.

Or, il est de plus en plus courant de rencontrer, dans les milieux Néopaïens ou ailleurs, des discours empreints de cette auto-détestation, où l’on peut lire les réquisitoires les plus accablants contre un malheureux Homo Sapiens dépeint avec une complaisance masochiste comme l’auteur automatique de tous les maux de l’Univers. Assurément, si l’Homme est un loup pour l’Homme, le voici devenu, en plus, un bouc émissaire pour l’Homme.

Selon ces propos, inlassablement ressassés par des humains crépusculaires fatigués de leur humanité, et sans doute hérités du mea maxima culpa judéo-chrétien, l’humain serait à la terre ce que le cancer est à la chair. Sans lui, assurément, Dame Nature se porterait bien mieux. Il eût donc été préférable que Sapiens ne fût jamais né, voire qu’il mît fin, séance tenante, à sa propre existence : de l’anthropophobie comme l’un des Beaux-Arts, section chair mortifiée. 

Et de rappeler à l’envi qu’Homo Sapiens n’est qu’un être minuscule et anecdotique dans l’immense univers, un acariâtre acarien tapis dans la moquette, un détestable pou dans la chevelure luxuriante de la Déesse, et sans doute aussi, pour faire bonne mesure, l’abominable Caïn qui effaça de la terre son malheureux et innocent jumeau, Abel de Neandertal.

Il va sans dire que ces discours ne laissent pas de nous étonner, et cela pour trois raisons.

Pour commencer, on se demande bien comment un individu humain en bonne santé peut tenir des propos aussi violents sur lui-même…A moins, bien sûr, que, consciemment ou non, il s’exclue de l’humanité le temps de commettre sa diatribe. Comme si son imprécation avait pour effet magique de lui permettre d’assumer le personnage de Mère Nature ou d’un Démiurge vengeur décidé à en finir avec la nuisible engeance humaine, comme dans le mythe biblique bien connu.

Cette schizophrénie spécifique à l’homo modernus se retrouve dans le fait que les auteurs de ces vertueux pamphlets considèrent la Nature comme une entité définitivement fixée et parfaitement définie, a priori vertueuse et absolument séparée du fait humain, qui serait, quant à lui, son exact opposé. Comme si l’Homme n’était pas, justement, un animal, et par ce fait même un membre et un produit de cette même Nature adulée. Mais les auteurs de ces brulots n’en sont pas à une contradiction près, nous assurant ici que l’homme doit se contenter d’être un animal comme les autres, et, la ligne suivante, n’hésitant pas à le présenter comme le pire, le seul qui soit aussi « mauvais », bref : l’exception dans le Mal.

Et là encore, nos justiciers masqués ne reculent devant aucune contradiction, lorsqu’ils assignent des catégories morales, et par conséquent purement humaines, à cette fameuse Nature ; catégorie dont la susnommée n’a que faire, car elles ne s’appliquent que dans le domaine de l’humaine conscience, au dire même de nos physiolâtres patentés. 

Et pourtant…

Il est évident que l’espèce humaine, pour animale qu’elle soit, n’est pas une espèce comme les autres. On ne peut nier son caractère prédateur, et même, pourrait-on dire, son statut de prédateur absolu, ayant élevé l’art de la prédation à un niveau quasi métaphysique. 

Et si on ne peut que déplorer les destructions qu’il inflige à son environnement et être légitimement inquiet des conséquences de ces dernières sur la pérennité de la vie sur terre, c’est justement le caractère universel et catastrophique de ces destructions qui nous mène à penser que l’Homme, malgré ses dimensions ridicules au regard de l’univers connu de nos sens, n’est pas un vivant ordinaire, ni un animal parmi les autres, mais un animal sacré.  Il est le primate divin, le Primate au sens propre du terme, premier des animaux et derniers des Dieux.

Car ce singe fou, exilé des arbres, est en même temps un Dieu distrait. Il est à la fois la manifestation cosmique de l’Un, incarnant la présence de celui-ci à la totalité de l’univers, jusqu’à ses aspects les plus infimes et les plus concrets, et la Nature se dressant elle-même pour partir à la reconquête de sa propre origine, afin que l’Être ne soit jamais nulle part étranger à lui-même.
Aussi, l’humain a-t-il pour première (et peut-être pour seule) caractéristique de n’avoir pas de nature ; ou plutôt, sa nature consiste précisément à n’en point avoir

En cela, il présente une analogie avec l’Un Ineffable, dont la nature est inexprimable à un tel point qu’elle peut être dite, par analogie, inexistante. C’est peut-être cette particularité qui a conduit les Monothéistes à affirmer que l’Homme est à l’image de Dieu ; en tout cas, si nous attribuons quant à nous aux Divinités des symboles animaux exprimant ici-bas leur nature, nous pouvons dire que l’animal humain est la monture symbolique du Dieu Suprême.  

Sa nature est un diaphragme, une infime membrane, l’interface ténue qui sépare le visible de l’invisible, le pesant du pensant. L’Homme, en vérité, est le firmament sublunaire, un ciel cherchant un ciel.

Il s’ensuit que l’Homme est à la fois un isthme et un passeur (fig. 1). Lorsqu’il se cantonne à sa nature humaine et qu’il s’y complet, il est en effet le pire des animaux, le plus cruel et le plus destructeur. Il est alors, pourrait-on dire, infranimal. Mais lorsqu’il cherche à perfectionner sa propre nature et à tendre vers la Divinité dont il a l’intuition d’être, pour ainsi dire, le délégué dans le monde sensible, alors il cesse d’être humain et devient Dieu par apothéose. Il est en quelque sorte supranimal.


L’humanité n’est donc jamais donnée une fois pour toutes, elle est perpétuellement à la conquête d’elle-même, et son hominisation ne s’est jamais achevée. Et comme en toute conquête il est des avant-gardes et des arrière-gardes, être un humain est à la fois un héritage et un choix : c’est un patrimoine à faire fructifier sous peine de le perdre. Paradoxalement, un authentique humain est quelqu’un qui a choisi de l’être : celui qui se contente de l’être ne saurait en vérité se prévaloir de l’humanité que comme pure promesse. Et si, comme le dit l’adage embryologique, l’ontogénèse récapitule la phylogénèse, on peut affirmer que la noogénèse récapitule et transcende l’ontogénèse : la conquête de l’Humanité par elle-même dans la culture et par l’esprit est la continuation de l’hominisation par d’autres moyens.

C’est sur cette base qu’il convient de respecter l’individu humain pour ce qu’il est, à savoir le présage (Omen) d’un Dieu et une promesse de divinité. En tant qu’individu nous-mêmes, nous sommes cohéritiers de ce précieux dépôt au même titre que les autres, et nous ne sommes en aucun cas fondés à le leur contester, du seul fait qu’ils sont humains. 

Sur ces principes simples se fonde le spécisme sacré qui fait de nous des sujets de droit, contrairement aux autres vivants terrestres qui sont pour nous objets impératifs de devoirs et de sollicitude, et aux vivants célestes qui nous sont objets de culte et de piété

Cependant, les actes et les paroles qui émanent de chaque individu sont nécessairement faillibles, puisqu’ils sont, précisément, en acte ici-bas ; et à ce titre, doit être combattu tout ce qui tend d’une part à contester à autrui l’héritage humain (barbarie inhumaniste en tant qu’anthropophobie), d’autre part à l’ignorer et à le dilapider (nihilisme et impiété). 

Aussi, en vertu de ces vérités, il ne saurait y avoir de sous-homme d’aucune sorte que ce soit, à une exception près : n’est sous-homme que celui dont la pensée n’est ni assez vaste ni assez vigoureuse pour reconnaître l’identité humaine partout où elle se manifeste. La stature humaine est indépassable, et il s’ensuit que rompre avec la pensée anthropocentrique est un leurre : l’expression pensée anthropocentrique est un pléonasme. Toute tentative d’en sortir ne peut qu’aboutir à un système inhumaniste, absurde et brutalitaire.

Mais cette nôtre humanité, tant conspuée par les belles âmes, n’est pas l’Humanité dans sa plénitude, celle dont l’image authentique nous est transmise par nos Traditions, loin s’en faut. Les auteurs chagrins des réquisitoires misanthropes ne voient des hommes que ce qu’ils peuvent en voir : leur grouillement individuel. Et à cela, rien que de très normal : l’individu ne peut voir que l’individu, et l’égo ne perçoit vraiment que l’égo (comme nous le verrons dans un prochain article à propos de l’égophobie : I comme Intellect, intérieur imagination et âme).

C’est bien sous sa forme larvaire, c’est-à-dire individuelle, que l’animal humain se rend coupable des lamentables déprédations qui dégradent son biotope. Ainsi, des chenilles laissées sans régulation ont tôt fait de venir à bout de la plante nourricière qui soutenait leur existence et, une fois celle-ci-détruite, meurent sur leur propre victime. Or, on ne saurait préjuger du papillon sur la chenille, ni de la cétoine sur le ver blanc, et jamais un tas de sable ne permit à quiconque d’imaginer la splendeur du cristal.

Car l’Homme est un animal à métamorphoses. Mais ces métamorphoses, contrairement à celles des autres vivants, ne sont pas d’ordre biologique, elles sont d’ordre métabiologique. Sapiens peut être en effet comparé à un certain amphibien du Mexique appelé Amblystome (Ambystoma Mexicanum ), plus connu sous l’étrange nom d’Axolotl (fig.2 et 2 bis). Cette créature possède une caractéristique peu commune appelée néoténie, qui consiste à permettre à l’Amblystome de se reproduire à l’état larvaire si les conditions aquatiques sont favorables. Ainsi, il reste à l’état d’Axolotl pourvu de branchies. En revanche, si une sécheresse rend le milieu aquatique précaire en faisant baisser le niveau d’eau, les larves subissent leur métamorphose naturelle et les adultes pulmonés sortent de l’eau pour chercher des milieux plus favorables.
                                        Fig. 2 : Axolotl
                                       Fig. 2bis : Ambystoma Mexicanum

Ainsi en est-il de l’individu cavernicole, plongé dans les profondeurs du monde sensible.
Qu’appelle-t-on en réalité l’individu ? C’est la stature mineure de l’humain, par opposition à la Personne qui est sa stature majeure. L’individu est l’humain limité à son statut psychosomatique, c’est-à-dire à l’émulsion émotive qu’est le mélange existentiel de substance pensante et de substance pesante. Il est l’homme en tant qu’assigné à son animalité, c’est-à-dire l’Homme tombé sous lui-même (fig.3)


Cet homme-là est celui qui naît et celui qui meurt, et son existence étroite est rigoureusement déterminée par les lois de l’espace-temps et de la matière ; son pouvoir est limité dans l’exacte mesure où il se perçoit, à tort, comme dépendant d’un corps. Il se sent en permanence entraîné par le flot des évènements et en conçoit une formidable angoisse. Mais son impuissance apparente ne doit pas faire illusion, car il est dépositaire de par sa nature indéterminée d’un infini désir qui est à la fois la cause de son indicible cruauté et de son avidité sans bornes, mais aussi celle de son éclosion à la divinité, pour peu que son désir infini soit transmué en désir de l’Infini.

La confrontation tragique de sa limitation existentielle et de l’infinité essentielle de son désir constitue une véritable bombe, qui fait de Sapiens un être entièrement explosé, c’est-à-dire éclaté vers l’extérieur. Le désespoir constitutif de l’individu humain relégué à lui-même le pousse à se fuir et à partir à la conquête des extérieurs, dans le vain espoir d’y trouver ce qui lui manque. Aussi est-il atteint de la manie de l’exploration, qui est sa façon à lui d’exploser ; et c’est pourquoi, tant collectivement qu’individuellement, il se disperse en une enflure infinie, sur le plan du nombre comme sur celui de l’ombre ; or cette enflure finira par faire exploser le Cosmos lui-même, sans doute, et l’explosion symbolique de la cosmovision traditionnelle sous les coups de boutoir d’un Copernic et d’un Galilée n’en est probablement que l’anticipation épistémologique.

En attendant, c’est bien cette engeance pulvérulente qui couvre la terre, qui la souille et la détruit : c’est le fait de l’homme ordinaire, dont les conflits proliférant sans fin sont le moteur de cette fameuse « Histoire » dont il se glorifie, tout en rêvant d’en sortir. Mais sortir de l’Histoire signifierait précisément qu’il a cessé d’être individu, et qu’il est sorti du sempiternel dilemme entre ce qui relève de l’individuel et ce qui ressort du collectif. Cela signifierait qu’il a accompli en lui une inversion de perspective, et qu’au lieu de se complaire dans l’illusion d’être une totalité alors qu’il n’en est qu’un fragment, il accepte au contraire d’être une partie assumant mystérieusement la totalité. Ce serait là, assurément, la seule révolution qui vaille, celle de l’Astre Humain sur son orbite existentielle.

Mais tant que ce renversement de perspective n’est pas advenu, l’homme reste un animal de foule, un être de poussière, et ses talents cosmopoétiques restent latents. Il demeure cet être incertain et flou, suspendu entre le statut de chose, qui le fait régresser vers le néant lors de ses épisodes récurrents de mort, et celui de vivant qui tend désespérément à s’élever vers l’état personnel sans jamais y parvenir, trébuchant sans cesse d’incarnation en incarnation. Il reste incarcéré dans le monde des choses, dont l’accumulation tente en vain de compenser son immense frustration ; souillé par la propriété qui le réifie, il vit une vie de mort, aimant ce qui doit être utilisé et usant de ceux qu’il doit aimer en une auto-instrumentalisation mortifère. Pour être finalement lui-même usé par le temps qu’il croyait maîtriser. 

Mais d’où provient ce grouillement humain ?

Sans aucun doute d’un processus dysanthropique intervenu dans le cours de l’existence humains en des temps mythiques, « antérieurs » à l’Histoire et donc au temps linéaire tels que nous le concevons dans nos existences ordinaires. Nombreux sont les mythes qui rendent compte des origines de l’humanité terrestre. Ils semblent se contredire, mais chacun recèle une vérité sur un plan particulier.

Indéniablement, c’est le Mythe Orphique qui rend le mieux compte de ce processus dysanthropique aboutissant à l’éclatement de l’Humanité Archétype en une collection d’individus isolés dans leur autonomie et opposés les uns aux autres comme au reste de l’Univers. Ce mythe raconte que les Titans révoltés contre Zeus voulurent se venger en s’en prenant au dernier des rejetons de ce dernier, Dionysos Zagreus. Ils l’attirèrent avec des jouets (parmi lesquels se trouvaient des osselets, une toupie et un miroir, entre autres), provoquant ainsi sa distraction, et le surprirent. Ils le dépecèrent alors, le mirent à cuire et le mangèrent.

Mais Zeus, prévenu du crime, foudroya les Titans théophages, les réduisant en cendres. Puis, le temps passant, les pluies rendirent ces cendres fertiles et des vers vinrent y grouiller pour s’en repaître : or, ces vers sont les ancêtres des hommes (vir) et de l’humanité. Celle-ci advint dans le cours des millénaires par métamorphoses successives à partir de ces larves primordiales. 

Ainsi l’humanité actuelle provint-elle des décombres d’une catastrophe primordiale, par une longue évolution, telle une vapeur qui s’élève lentement depuis ses plus obscures profondeurs pour gonfler le cosmos, à partir des strates préexistentielles jusqu’à la perfection sommitale du ciel que symbolise la sphéricité du crâne humain, à la fois écrin de cette bulle d’éther intelligible issue de la divinité dispersée, enfermée en lui, et écran empêchant la lumière céleste des mondes supérieurs de l’embrasser et de lui permettre de recouvrer son origine. 

L’Homme fut donc confondu dans le Tout dont il devait contribuer à la perfection en distinguant toutes choses et en l’unissant à toutes les autres en un même regard. Régressant à un stade fusionnel, l’élan animal vers le ciel aboutit à cet être hybride et amphibie, à la fois nu pour refléter l’Un céleste et velu pour imiter sa mère la terre : l’Ensevelu, enfoui sous la nature qui devait être son piédestal.

Or cette haleine enfouie, résurgence du Logos au centre de la Nature Muette, est cet animal vertical qui est en même temps, comme le dit Platon, « une plante céleste » (Timée 90 a-b). L’Homme, descendu de l’arbre, doit nécessairement y remonter, car il est lui-même un « arbre en exil » (Abbé Dredon). Car cette flamme humide prisonnière de la matière endormie, cherche désespérément à remonter à la surface de l’« océan de dissemblance » (Platon)  pour s’unir à sa source caché au revers du firmament. Par son élan vital, puis animal, et enfin rationnel, cette foudre perdue, dont l’Homme est le fourreau, chauffe le mélange matériel, le dresse et le fait muter jusqu’à ce qu’il devienne translucide à la lumière intelligible, c’est-à-dire réceptacle du verbe des Dieux (fig.4).


Car l’Homme est ainsi nommé parce qu’il nomme, et parce que, ce faisant, il est semblable au Dieu : homothéos. De la lui vient, malgré sa condition matérielle et terrestre (Homo à la même racine que humus, la terre), son éminente dignité, que d’autres mythes relatent.

Les Egyptiens racontent, par exemple, dans leur fameux Livre des Morts (Chap. CLIV) que l’Homme fut créé par tous les Dieux et toutes les Déesses, « alors que les bêtes qui rampent furent créées par divers Dieux et différentes Déesses ». Ainsi, l’Homme est bien un animal, mais il est l’animal total, le Panimal. Il est potentiellement porteur de la totalité, que symbolise encore cette sphère qui lui tient lieu de tête, sans doute façonnée ainsi par la bulle d’éther qui s’y trouve enfermée, que l’on a coutume d’appelée « âme », et qui soupire sans trêve après ses justes séjours célestes…
Mais les mêmes Egyptiens rappellent en même temps que les hommes furent précipités ici-bas par les pleurs du Soleil, dont ils sont les larmes tombées dans la rouge poussière. Ainsi, l’humanité résulte-t-t-elle d’un chagrin divin, et comme les Dieux, dit-on, ne sauraient connaître la tristesse, on peut en déduire que l’humain n’est autre qu’une éclipse du divin : un homme naît précisément où un Dieu s’absente…

Enfin, dans le propos d’Hermès appelé Koré Kosmou, l’homme de chair est dit être façonné à partir du résidu de matière céleste qui a servi au Démiurge à façonner les signes du Zodiaque, puis les animaux. Ainsi, l’Homme est-il à la fois le Premier et le Dernier des vivants : premier dans l’ordre spirituel et dernier dans l’ordre temporel. Les Anciens ont donc vu dans toute son ampleur le caractère paradoxal de l’Homme, misérable et digne, prince empêtré dans les contradictions de son existence, à la fois le meilleur et le pire des animaux. Ils ont vu cela car ils ont vu l’essentiel : le caractère axial de l’Homme, microcosme tuteur du macrocosme, mais devenu son tueur (fig.5).


L’Homme, en son état primordial, a pour fonction de réaliser en lui l’anamorphose du monde, de le récapituler et de l’accomplir en lui. C’est là son acte parfait, son seul acte, l’acte axial par excellence. Cet acte n’est autre que le sacrifice, ce miraculeux miroir qui ramène toute réalité corporelle vers son modèle idéal, par le clair brasier de la conscience où le monde subit sa parfaite cuisson. L’Homme, en tant qu’axe du monde posté en son juste milieu, l’embrasse et l’embrase afin que l’Intellect puisse y être partout présent. L’Homme est donc l’animal liturgique qui rend le monde comestible au Dieu. C’est pour lui par conséquent que Khnoum, le Démiurge, fait tourner son tour mondial, afin qu’il devienne l’Urne de l’Un, et la Jarre du Verbe.

C’est par le truchement de l’Homme que s’accomplit l’irrigation totale de la matière par le Logos, qui est irisation de toute opacité par la lumière intelligible : c’est donc à l’humanité qu’il revient de droit de célébrer les noces cosmiques du Ciel et de la Terre. Cet hiérogamie se réalise d’abord, et à titre premier, dans l’être intime de l’homme, qui est le grand prêtre du sacerdoce cosmique : il est le Médiateur par excellence, l’étai universel dressé sur le sol substantiel et soutenant de son axe la voûte essentielle

C’est pourquoi la formule qui nous fut transmise par Orphée pour nous servir de viatique dans l’Au-delà, « Je suis Fils de la Terre et du Ciel Étoilé », est en vérité l’aveu de notre identité même. Et cette ouranophorie, vocation première et absolue de l’Homme, est réalisée nécessairement par sa forme parfaite, celle du Héros, ou du Roi qui en est l’incarnation institutionnelle. C’est sans doute là que gît la signification de cette épisode mythique où Héraclès se substitue un temps à Atlas pour soutenir le Ciel, lorsqu’il dut aller quérir les pommes du Jardin des Hespérides. 

Ainsi, l’Homme couronne la création, comme le pyramidion couronne la pyramide (fig.6). Sans le premier, image réduite de la seconde, cette dernière resterait incomplète. Il est le Tout manifesté entièrement dans sa partie, réalisant ainsi l’intégration réciproque de la partie et du tout et réconciliant l’être et l’existence.  Clé de voûte du Cosmos, son roi (rex) a inversé dans le verbe la pesanteur fatale de la chose (res). Et la nature est ainsi perfectionnée par la Nature même, puisque la Nature Naturante achève par sa présence même la Nature Naturée


Peu à peu, l’âme du Monde s’est concentrée en l’Homme, pendant que se décantaient les siècles à partir du brouet primordial. Pût alors avoir lieu la résurgence centrale du Logos enfoui sous les décombres des mondes antérieurs, après la catamnèse qui les détruisit. L’Homme est donc l’échelle cosmique de l’anamnèse du monde, sa remembrance, car c’est en lui qu’il recouvre son unité et cesse d’être un monceau de blocs d’êtres épars. 

C’est à l’Homme qu’il revient de relier entre eux les étages du monde comme des vertèbres, à lui de « rassemble ce qui est épars », réalisant la concordance entre « ce qui est en haut et ce qui est en bas » (fonction symbolique). L’Homme, c’est le Monde qui se souvient qui il est, qui se souvient qu’il est Dieu. Il est la corde vocale de l’univers, tendu entre spiritualité et sexualité, car c’est par lui que se réalise l’articulation des Mondes. Ceux-ci attendirent quatre milliards d’années l’oracle de la chair humaine. Telle est son magistère.

Mais pourquoi le Démiurge a-t-il eu besoin de confier à l’Homme cette mission de co-démiurgie ? 

Il y a la science, sans laquelle le chaos n’eut pu être organisé en Cosmos, et il y a la conscience, qui relie la science à elle-même afin de lui permettre d’exister dans l’efficace. En d’autres termes, L’Homme doit transplanter le monde dans le jardin de son âme par l’art de contemplation ; il est la clé du Temple du monde bâti par le démiurge, qui ne peut venir l’habiter en hôte véritable qu’on ne lui ait ouvert la porte. La mission de l’Homme est donc de se connaître lui-même afin de connaître simultanément l’univers et les Dieux, comme le lui enjoint le précepte delphique. Seule cette connaissance peut faire de l’univers en puissance, pensé par le Démiurge, un Cosmos en acte, dont chaque sujet peut jouir et témoigner. 

Ni tout à fait Monde, ni tout à fait Dieu, l’Homme est le lieu précis où se fait la rencontre : il en est le trait d’union, caractère muet mais qui s’entend pourtant lorsqu’il s’écrie « Mon Dieu ! », en un aveu le plus souvent inconscient, mais auquel Pythagore faisait peut-être allusion en ses Vers Dorés (61-62) : « Zeus notre Père, de certes bien des maux tu délivrerais les hommes / Si à tous tu montrais de quelle Déité ils se servent ». 

C’est à l’Homme et à lui seul qu’il revient de réaliser l’unité de l’Être : sans lui, l’œuvre du Démiurge ne peut être qu’imparfaite, car elle n’est qu’une moitié de création : le monde est encore peuplé de monstres, et c’est la raison pour laquelle Zeus lui-même dut féconder la plus vigoureuse des mortelles pour engendrer le Héros des héros. Car en ce monde (cela soit dit sans impiété !) les Dieux sont comme impuissants et ont besoin que leur volonté soit prise en charge par celles des hommes, comme le montre Alain Daniélou dans une de ses nouvelles (Les Contes du Labyrinthe, éditions du Rocher 1990).

C’est par le truchement du Logos confié à l’Homme que le Cosmos peut être rendu parfait, grâce à la poésie qui n’est autre, comme l’indique son nom même, qu’une création. Ainsi, dans la magie du Verbe, le Dieu et l’Homme se répondent afin que toutes choses se correspondent ici-bas et au-delà, pour faire, comme le dit le Trismégiste, le « miracle d’une seule chose » (Tabula Smaragdina). C’est donc à bon droit que nos ancêtres les Gaulois de mémoire bénie, ayant bien compris le caractère héroïque de toute poésie véritable, on peint leur propre Héraclès, qu’ils appellent Ogmios, sous les traits d’un vieil homme dont la langue est reliée aux oreilles de ses auditeurs par des chaînes d’or. Et ils disent en outre de lui qu’il est l’inventeur des caractères d’écriture (fig.7 et 8).
                                          Fig. 7 : Hercules Gallicus. XVIème siècle. Auteur inconnu
                                                                Fig 8 : Ogmios et les Oghams. Jaap de Boer

Si la fonction co-démiurgique de l’Homme est par excellence celle du Roi, dont le règne parfait consiste en une action sans agir, analogue au rayonnement solaire qui révèle toute chose à elle-même, il revient au Prêtre, cependant, de réaliser ici-bas la présence divine. Au demeurant, si prêtre et roi sont distincts en leur essence, ils peuvent fort bien être confondus quant à l’existence, et tout humain est potentiellement et conjointement l’un et l’autre.

On appelle ainsi le « prêtre » du fait qu’il prête son être au Dieu qu’il sert ; et pour en devenir l’écrin le plus parfait, il doit rendre son existence la plus pure possible, la moins entachée par les vicissitudes du devenir, c’est-à-dire prête à être.

Car l’humain est, comme il a été dit plus haut, le seul animal apte à recevoir intégralement la divinité, dans la mesure où il est l’Animal Intérieur, le seul ayant colonisé l’invisible. Son écosystème, en effet, s’étend non seulement à la totalité de l’univers matériel, mais encore, par la culture et par le culte qui en est la forme achevée, aux mondes supérieurs. C’est un métabiotope.
L’Homme est pour ainsi dire la corporification de l’Idée suprême, l’Animal Intelligible. Lorsque Dieu dessina sa vie sur terre, son dessein prit la forme de l’Homme, comme trace de la main divine dans l’étendue matérielle, dont les empreintes digitales formèrent les circonvolutions de son cerveau et de son ventre. C’est pourquoi le corps de l’Homme est marqué par le Quinaire, nombre particulièrement prisé de Pythagore qui y a vu un « nombre nuptial ».

Expression parfaite de la Vie (V – Vita- Vir- Verbum), le corps quintessentiel de l’homme est une étoile d’éther devenu étoile de terre pour éclairer la matière. Par sa chair en effet, la poussière du chaos est organisée en « Vie animale parfaite » (Sohravardi). Cosmisée en son être panorganique, elle agit comme un ferment cristallin destiné à cristalliser le reste opaque du Cosmos (fig.9).



Par son sacerdoce, l’Homme doit exprimer (au deux sens du terme) les racines ontologiques plantées dans la terre existentielle (comme le soma dans les Veda), selon une syntaxe cosmique qui permet d’expliciter le monde. C’est sans doute la raison pour laquelle l’humain est lui-même tiré de la terre, comme la Mandragore, le « Petit Homme Planté » (fig.10), cet homme radical ou rhizhomme. Son extraction de la terre correspond à l’âme particulière se détachant de l’âme du monde. Emprunté ainsi au néant et à la mort, l’Homme, fils de Dis Pater, comme le disent les Gaulois, y laisse une alvéole, son placenta, qui est pour lui comme une dette.

                                        Fig. 10 : la Mandragore, planche 20 du Traité de matière médicale de Plantearius, XVème siècle. (BNF ; embruns.net)

Il paye cette dette en participant, à son propre niveau ontologique, à la Gigantomachie qui voit s’affronter de toute éternité les Dieux et leurs adversaires. Il revient donc à l’Homme de lutter contre Typhon, le Séparateur (Diabolon), le Prince de la Poussière, en un combat symbolique qui est celui de la Sagesse

Or cette Sagesse est l’activité la plus parfaite de l’âme. Une Sagesse en vérité n’est autre qu’une nature émancipée, une nature consciente d’elle-même ; et qu’est-ce que l’Homme si ce n’est, comme l’écrivait Elisée Reclus, « la Nature prenant conscience d’elle-même » ? Lutter pour la Sagesse, c’est donc nourrir Maât, qui est le socle même de l’être, d’ici comme de là-bas. 

C’est là le seul et unique combat, celui de l’unification, de l’omnification, bataille menée par l’homme comme omnifex, en tant qu’image efficace du Démiurge, sous la conduite et l’égide d’Athéna. Cette omnification agonistique, c’est d’abord la sculpture de l’Homme par lui-même en tant qu’artisan de lui-même. Car les Dieux, lorsqu’ils aiment à se manifester, le font en la forme humaine : l’homme est leur théophanie préférée, leur Agalma, ainsi d’ailleurs que leur victime préférée (mais ils durent se contenter d’offrandes non humaines de peur de voir s’épuiser leur présence ici-bas).

Dans son combat pour l’amour de la Sagesse, l’humain, comme l’a dit Orphée, doit s’efforcer de séparer en lui ce qui relève de l’élément titanique et mortel de ce qui relève de l’élément Dionysiaque et immortel. Bien souvent, lorsque Typhon a le dessus, il pulvérise l’Homme et le disperse comme la rouge poussière du désert, aux quatre vents des vains désirs. En résulte alors un grouillement de vermine, en lequel il tente de confiner l’Homme, comme son frère Osiris qu’il incarcéra traîtreusement dans un cercueil. Ainsi l’humain ordinaire est-il confiné dans l’infime indéfini de l’infirmité de sa condition individuelle : c’est le processus dysanthropique que nous avons décrit plus haut, celui qui aboutit à l’individu.

Mais pour contrer ce processus, il faut enclencher celui qui donne le dessus au Démembré, celui qui permet à Osiris, dont le frère Seth avait dispersé les membres, de retrouver son unité et de recouvrer sa royauté. Cette reconquête ne peut se faire qu’avec le concours de la Vierge Armée, Minerve, car elle seul vient à bout de la vermine (fig.11). Or, le mythe que nous a transmis Orphée nous enseigne en effet qu’après que les Titans eurent dispersé les membres de Zagreus, ce fut sa sœur, Athéna, qui vint pieusement recueillir son cœur, urne précieuse de sa quiddité, et qui, grâce à cet organe de la totalité, véritable soleil de chair du microcosme humain, put reconstituer le corps du Glorieux Fils de Zeus. 
                                                   Fig. 11 : Hercule et Minerve ; bronze étrusque.

Ce mythe contient assurément, pour nous qui sommes désireux des hauteurs, un précieux enseignement : c’est par l’intériorité, par le retrait en soi-même, que l’humanité peut restaurer sa nature première, sa stature supérieure : celle de la Personne, qui domine l’individu de rien moins que de la taille de sept cieux.  La reconquête de soi, c’est celle de l’Hypostase, dimension verticale et sacrée de l’Être que nous avons en commun avec les Dieux, alors qu’avec les autres vivants nous avons en commun celle de l’individu.

Lorsque l’Un sans second, en effet, se manifeste à lui-même, c’est sous la forme de l’Hypostase qu’il le fait (ce que nos frères Hindous appellent Purusha, le Télanthrope (fig.12)) ; cette Hypostase est essentiellement un Intellect contemplant une Nature dans son absolue perfection. On appelle ainsi l’Hypostase parce qu’elle se tient immédiatement au-dessous de la non-nature ineffable et impersonnelle de l’Un. En tant qu’Intellect connaissant parfaitement toutes choses contenues dans sa Nature, cette Hypostase est Sagesse (Ainsi la Sagesse peut être dite à la fois mère et fille de la Personne, comme Métis et Athéna). En conséquence, pour l’Homme comme pour le Dieu, se réaliser comme Personne, c’est nécessairement acquérir la Sagesse, et réciproquement : demandez le donc à Ulysse ainsi qu’à Zeus lui-même si vous avez un doute !


Car Zeus dut à la ruse de sa mère, Rhéa, d’échapper au sort que Chronos réservait à tous ses enfants ; il peut donc être légitimement considéré comme enfanté par la Sagesse, et, par la suite, il épousa Métis, qui personnifiait cette même astuce, et en conçut après l’avoir lui-même mangée la Sagesse Divine en acte et en arme, à savoir Pallas Athéna (fig.13). Et c’est depuis ce temps qu’on l’appelle le Bien Avisé, Zeus Métiéta
                                                Fig. 13 : Naissance d'Athéna ; vase à figures noires.


Quant à l’Homme au Mille Tours (Polymétis), il n’en est pas moins maître de Sagesse, et c’est par celle-ci sans doute qu’il dut d’avoir la vie sauve, et qu’il conquit sa propre Personne. Lorsqu’il se trouva aux prises avec le Cyclope Polyphème, bavard, inculte et cruel, il sauva sa vie et celle de ces compagnons en l’aveuglant par un pieu durci au feu qu’il planta dans son œil unique. Lorsque le monstre, braillant, appela au secours ses congénères et que ces derniers s’enquirent du nom de l’agresseur, Polyphème ne put répéter que celui qu’Ulysse lui avait donné :  Outis, « Personne » ou « pas celui-là », équivalent approximatif de « Ruse » (Métis).

La Personne est donc bien le secret de la restauration de l’humanité intégrale, le mentor de toute émancipation authentique. Il nous est difficile, en tant qu’individu, de l’appréhender, comme il fut difficile au jeune Télémaque au Visage de Dieu de concevoir que son père n’était pas mort, puis de le reconnaître. Disons que l’individu est comme une graine à partir de laquelle germe la Personne, et qu’ainsi seule la mort du premier, sous une forme ou sous une autre, permet l’épanouissement de la seconde. 

Ou encore, l’individu est à la personne ce que la chenille est à l’imago : si le premier relève du particulier, la seconde du singulier. Les deux sont des modalités inégale de l’Unique, la Personne étant ouverte au Total et à l’Universel qui la dépasse, en tant qu’Univir, alors que l’individu est enfermé dans un quant-à-soi qui la limite et l’oppose à toutes choses, la plaçant dans la situation paradoxale du tout-sauf-moi qui en fait l’exact opposé de la Personne Divine comme  plus-que-tout.

L’individu est poussière quand la Personne est cristal ; l’individu est ordinaire quand la Personne est ordinale, la Personne est polaire quand l’individu est populaire ; la Personne intègre quand l’individu exclut ; alors que l’individu est essentiellement social, la Personne est métasociale.

En outre, seul l’individu est mortel. La Personne semble lui dire, comme Héraclès à Procuste : « je suis trop grand pour ce cercueil ». Le premier correspond au moi et à la lune et la seconde au Soi et au soleil : on peut dire que la Personne est l’intégrale de l’individu. Il faut, symboliquement, douze moi pour faire un Soi. Et c’est par ses douze travaux que l’Alcide devint Héraclès et qu’à travers le rideau de feu de l’Oeta, il épousa en Hébé sa propre jeunesse éternelle.

Enfin, si l’individu admet pour sommet la raison, qu’il juge indépassable et qui l’entrave par les fers des dilemmes asservissants, la Personne grandit par l’oraison et transgresse en permanence ses propres limites, atteignant ainsi celles de l’Univers lui-même. L’Individu, en effet, reste confiné dans l’opposition âme/corps et se complet dans cette vie schizoïde. Depuis Descartes, d’ailleurs, toutes les portes de sorties du monde schizanthropique ont été fermées : toute humanité, désormais, se doit d’être navrée et tout roi d’être méhaigné ; tout pouvoir est maudit et aucun chevalier ne viendra plus guérir le souverain malade.

Car la Personne, l’humain authentique, de par sa position centrale de lien universel, est trichotomique : l’Homme est l’alliage de trois réalités, et il n’est tel que lorsqu’il les réunit en son centre. Il est un Nom qui se nomme lui-même comme Corps, Âme et Esprit (fig.14), (ou Sôma, Psychê, Noûs) tressés sans pouvoir être séparés, mais distincts sans pouvoir être confondus (c’est pourquoi, quand une personne est profondément ébranlée dans son identité, on dit qu’elle est en détresse). 



Ces trois composantes de l’Homme Intégral sont dans le microcosme les correspondances des trois mondes qui constituent l’Univers : le monde matériel qui est celui des corps, le monde imaginal qui est celui de l’âme, et le monde intelligible qui correspond à l’Intellect, que nous étudieront bientôt, et qu’on nomme parfois « esprit », ce qui donne lieu malheureusement a beaucoup de confusions. Ces trois étages sont aussi trois états du corps social (fig.15) que sont le Prêtre (Pontifex), le Roi (Rex) et l’Ouvrier (Artifex).

Fig. 15 : Tres Ordines

 
Il est bien difficile, dans les sociétés actuelles (surtout les sociétés occidentales), de concevoir la Personne, voire même d’en soupçonner ne serait-ce que l’existence. Toutes les conditions sont réunies en effet pour que nous confondions en permanence personne et individu, et pour que nous nous égarions dans les méandres du labyrinthe psychique en croyant évoluer dans les sphères intellectuelles : c’est le syndrome d’Icare, qui illustre celui des spiritualités au rabais dont nous avons parlé plus haut à la lettre E. Icare a placé sur ses épaules des ailes externes, artificielles, et surtout, a prétendu sortir du Labyrinthe sans avoir célébré l’indispensable sacrifice qui consiste à tuer l’Animal en nous-mêmes le Minotaure. Et c’est pourquoi la cire de son âme immature a fondu sous les rayons implacables de l’Intellect, car ses ailes n’étaient pas celles de l’âme, mais résultaient d’un artifice : il fut donc englouti à nouveau par le tourbillon du Devenir. 

L’avènement de la Personne, lorsqu’il se produit, est discret : il est comme une puberté cachée. Il coïncide avec la découverte intime et progressive des leptosomes, nos corps subtils enfouis depuis la nuit des temps sous l’épaisseur de la volupté dans la moiteur du moi, et qui, par leur bourgeonnement, rendent caducs les plaisirs matériels, comme l’adolescence rend caducs les jeux de l’enfance sans toutefois leur enlever leurs charmes innocents. Comme des perce-neiges, émergent alors des personnages intérieurs qui préfigurent l’avènement en nous de la Personne, aussi surement que les crocus annoncent l’arrivée du printemps, signes qui ne trompent pas.

La conscience, pour commencer, cesse progressivement d’être évanescente : elle devient presque charnelle et prend consistance ; le corps est alors perçu essentiellement dans ses relations avec l’âme, comme sa somatisation, pour ainsi dire ; il devient émotion, il se fait état d’âme, souffle coagulé ; les symboles acquièrent comme une dimension alimentaire et deviennent savoureux, alors que ce qui ne symbolise rien émet comme une odeur désagréable ou répugnante. L’âme, longtemps sevrée de nourriture, doit à ce moment éviter de se gaver de sagesse savoureuse : le rôle des Traditions est justement d’éduquer à cette alimentation mystique. Elles évitent en outre de se replier entièrement vers l’intériorité en nous imposant une sociabilité, ne serait-ce que rituelle.

Mais nous étions encore restés là dans la luxuriance de l’âme, relativement extérieure. Le moment décisif advient lorsque la tête devient fruit : nous entrons là dans la grande intériorité, dont le cœur est la porte sainte qui en garde le secret. Nous pénétrons alors dans les ordres métabiologiques, en entrant dans la vastitude intérieure du cœur comme dans la crypte du Temple Intérieur. Nous serons emportés alors de cœur en cœur et de corps en corps, car un corps peut en cacher un autre et un ciel recèle toujours un astre qui conduit vers un ciel plus haut. 

Mais tout cela reste inaccessible à l’individu, car l’échelle sainte se monte à l’envers. Il faut mourir à soi-même et inverser sa propre pesanteur pour prétendre tomber dans le ciel. C’est de cette inversion dont nous parlions plus haut : c’est le renversement de la tête et du cœur (fig.16) qui permet de réaliser ce saut paradoxal, afin de rendre visite à sa propre absence



Le cœur, alors, se renverse et se fait flamme, devient vivant et autonome comme un scarabée dont les six pattes seront les six directions du corps sphérique parfait appelé télosome ; il montera sur l’axe humain, alors que la tête, coupée, se renversera et deviendra vase, libérant le nuage du cerveau qui condensait l’égo et projetait le corps d’ombre (fig.17) de celui qui croyait être mais n’était ni homme, ni présent. Alors que le cœur monte pour prendre son envol, la tête descend pour devenir terre, c’est-à-dire dernier ciel, neuvième sphère, œuf velu. 


Mais ce dont il est question ici n’est presque plus valable aujourd’hui. Le retard existentiel qu’on pris les âmes tardives, qui rouillent dans l’âge de fer, s’est aggravé à la mesure de l’accélération de l’Histoire. L’espèce humaine aura bientôt épuisé toutes ses possibilités, et même si le temps quantitatif est encore très long avant que le monde soit réinitialisé, le temps qualitatif est presque entièrement écoulé désormais : les derniers épisodes de la série historique seront insipides. 

Le degré de confusion rend à présent la réalité presque indiscernable dans le crépuscule, et les mots sont devenus aussi vils que la monnaie qui désormais tend à remplacer tout être réel par son double insignifiant. Le comble de l'individualisme post-moderne est atteint : la monde est livré aux mains d'un garnement capricieux. Jadis, un enfant au cheveux blancs, surgi d'un sillon, donnait au monde les Livres de Sagesse. Aujourd'hui, sorti d'une urne vaine, un vieillard infantile impose sa folie.

Mais, contre vents et marées, il faut bien se garder de transgresser la Personne

Car l’humain, aussi insignifiant soit-il en tant qu’individu, garde toujours la possibilité d’accéder au statut personnel. Et nul papillon n’est devenu tel sans s’être d’abord tortillé dans la poussière du chemin.

Aussi, je te salue, engeance tangente à l’Infini, Roi des Rêves, et je te souhaite un doux sommeil, toi en qui la Nature trouvé son repos comme Sagesse ! Salut à toi, Démon Dément, Dieu bipolaire, Ô Singe Bleu des canopées cosmiques ! Et je nous souhaite un bon retour chez Soi ! 

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