mercredi 15 mars 2017

B comme Bisounours



L’Abécédaire du Petit Père Païen
B comme Bisounours, Bunny (fluffy), Bien et Mal

Le Bien n’a pas bonne presse dans notre milieu, le Bien est mal vu.

Il en est du Bisounours comme du Bobo et du New-ageux : tous et chacun s’entendent pour les conspuer ; ils sont partout, mais personne n’en est ! 

Sans doute la morale, qui prétendait distinguer le bien du mal, apparait-elle désormais pour nous autres, Païens, sous un jour trop monothéiste ; elle nous rappelle sans doute Adam et Eve, le Dieu punitif et la Loi…Morale d’enfant de cœur, morale de pensionnat qui a servi à opprimer des générations d’hommes et de femmes ; morale obsolète qui ne convient plus à une humanité libre, entendant s’affranchir de ces contraintes absolues dictées de l’extérieur, pour leur préférer une éthique plus intérieure et plus relative…

Ce qui vaut pour le microcosme Païen est largement valable pour le reste de la société, devenue elle-même profondément allergique à la morale dualiste, et gagnée depuis longtemps par un relativisme généralisé devenu lui-même norme. Il est désormais suspect de parler en termes de bien et de mal, et, à le faire, l’on passera facilement pour un fanatique, voir un inquisiteur.

Et cette allergie dépasse largement les clivages politiques, puisque la seule norme désormais acceptable, de l’extrême gauche à l’extrême droite, est celle de la rébellion contre le « système » honni qui enserre les gens dans le carcan de la morale bourgeoise (tiens, encore un B que personne n’assume !).

Aussi l’époque est-elle au persiflage et au cynisme élégant ; il est désormais de bon ton d’être rebelle, et nous faisons nos délices de la dérision, autrefois privilèges des élites, désormais largement diffusée. Nous vivons l’époque dérisoire de la Dérision pour tous, de la Rébellion obligatoire, nous étourdissant dans un grand bal masqué où tous les invités ont acheté à bon compte le costume du Poète Maudit : ce bal où tout le monde est revenu de tout, et qui ne mène nulle part, s’appelle postmodernité, mais certains l’ont appelé « Âge du Loup » avant qu’il ne commence.

Dans ce monde désormais désorienté, les individus ont perdu tout repère et naviguent à vue, car le ciel leur est désormais inaccessible. Aucune référence située au-delà de leur horizon existentiel ne permet plus en effet de fonder leur action. Ils errent donc dans un labyrinthe qui les enferme dans leur horizontalité, et leur morale depuis longtemps privée de fondements métaphysiques est devenue utilitaire à force d’être superstitieuse : elle n’est plus qu’une réaction désespérée face aux tsunamis de l’absurde.

Et la dépolarisation de notre être-au-monde est justement une des caractéristiques principales de l’époque crépusculaire que nous vivons (« fragmentation schizomorphe de l’Occident », écrit Antoine Faivre) ; elle s’auto-entretient et se renforce elle-même, nous précipitant vers l’état le plus éloigné possible de notre essence, le plus proche possible du non être (sans jamais cependant nous y plonger entièrement : nous verrons plus bas pourquoi). Le Mal devient prépondérant lorsqu’il finit par se faire oublier ; l’oubli est d’ailleurs son premier symptôme. La foule amnésique et gesticulante avance désormais vers le vide où elle sera lentement précipitée, comme toute poussière matérielle dont elle est l’image spirituelle.

Mais les tenants du Mos Majorum sont naturellement habilités, comme toutes celles et ceux qui n’ont pas abdiqué la souveraineté traditionnelle, à rappeler quels sont les fondements métaphysiques qui guident l’action humaine. La « Morale » est, effectivement, la science des mœurs, et celles des Anciens sont censées être restées reliées à leurs principes.

D’où viennent le Bien et le Mal ? Existent-ils de toute éternité ? Sont-ils, comme il semble à la foule, deux termes égaux et symétriques dans leur relativité ?

Le Bien n’est autre que ce qui fait qu’il y a quelque chose, plutôt que rien

Lorsque l’Un se révèle en tant qu’Un, il devient l’Un qui est : il est entré dans l’Être, mais son inquiétude l’a déjà éloigné de lui-même. L’épanchement éternel de l’Un dans l’Être : voilà l’insaisissable Bien. Insaisissable, mais source de tout ce qui est : l’Être est le symptôme du Bien. Ce qui est, tout ce qui est présent, est ce qui est bon, c’est-à-dire ce qui participe du Bien.

Ainsi les sages d’antan ont souvent comparé le Bien à un soleil, le soleil intelligible, qui serait la source de toute réalité, comme notre soleil sensible est cause de toute vie et de toute visibilité. Le cœur du soleil serait une absolue ténèbre, éblouissante et infinie, qui se transgresserait elle-même pour se changer en son contraire, la lumière éclatante qui rayonne à l’extérieur pour révéler toute chose à toute chose et toute chose à elle-même.

Le Bien, l’Essence et la Totalité, quoique distincts, ont donc partie liée.  Il s’ensuit que le Mal apparaît comme ce qui vient contrarier ces trois termes, et qu’il est par conséquent second par rapport à eux, comme la réaction est seconde par rapport à l’action. En effet, la Ténèbre superluminique de l’Un, de qui émane de toute éternité, sans action ni calcul, la lumière intelligible qui révèle l’Être, ne saurait avoir de contraire. L’Un ne saurait donc avoir de second ; il n’est pas numérique et ne s’oppose à une aucune multiplicité. Au demeurant, cette Ténèbre n’est perçue comme telle que par la radicale incapacité de tout intellect à l’appréhender, et ne peut être appelée « Mal », ni quoi que ce soit d’autre.

Mais l’au-delà du Bien et du Mal ne peut se trouver que dans le suprême paradoxe de la coïncidence des opposés ; dès lors que l’Un s’épanche hors de lui-même, en effet, se manifeste la dualité : le Bien n’est que le nom que l’on donne à cet épanchement à la fois nécessaire et éternel. En conséquence, toute négation d’une polarité morale, au niveau des étants, n’est que supercherie, et relève d’une stratégie du Mal pour masquer sa propre action.

Mais en quoi consiste le Mal ? Précisément, en rien. Le Mal n’a pas de consistance, car il est pure opposition. Opposition à l’être, opposition à la totalité. Son existence est toujours une existence d’emprunt, une imitation, même si elle a un certain caractère de nécessité : assurément, il faut pourtant chercher la racine du Mal dans la Divinité.

Pour se transgresser lui-même, l’Un doit franchir une limite. Cette frontière n’a d’existence que virtuelle, car elle est continuellement abolie et, simultanément, toujours rétablie. Mais elle permet à l’Absolu de s’aliéner, de s’affranchir de lui-même, autrement dit, de se renier lui-même. C’est cette couronne qui fait le Roi, c’est elle qui manifeste le Dieu comme Seigneur, car elle sépare éternellement le Même de l’Autre et distingue Saturne Sujet de sa Nature Objet.

Mais elle est potentiellement ennemie de toute complétude et de toute unité, puisqu’elle est principe de séparation et de fragmentation. Il suffit en effet qu’elle oublie de s’oublier, que le serpent ourobore qui unit et sépare simultanément l’Un et le Tout cesse de se mordre la queue pour que le désordre apparaisse et que le manque se mette à proliférer : une lézarde obscure s’ouvrira alors dans le continuum de l’être, dont les branches s’étendront à tous les cieux postérieurs en foudres d’ombre, en ronces cosmiques envahissantes.

Cependant, aux étages supérieurs de l’Être, dans les mondes intelligibles où vivent les archétypes, cette tendance est contenue, et la foudre obscure du Chaos est vite occultée par la foudre claire du Démiurge. C’est ce que célèbrent à l’envie les récits de toutes les Traditions qui mettent aux prises Dieux et Titans, Deva et Asuras ; et les forces du Chaos, vaincues dès avant les débuts du monde, lui servent d’ailleurs de fondements. 

Ainsi, Apollon est justement vainqueur de Python au centre même du Monde, Marduk fait des deux moitiés de Tiamat déchirée les hémisphères cosmiques, et Seth, à la proue de la Barque Solaire, harponne à jamais le Serpent Apopis, sur le dos ondulant duquel navigue, précisément, le victorieux navire divin. Dans ce cas, il est intéressant de noter que le Mal est neutralisé par sa structure même : ennemi de l’unité, c’est sa dualité qui est utilisée pour faire en sorte qu’il s’entrave lui-même et soit, à son (ses !) corps défendant, utile à l’ordre cosmique qu’il abhorre. Il y a là, nous le verrons, un paradigme de l’action humaine devant les manifestations existentielles du Mal. 

Aussi, le mal est-il, dans les Cieux et les Mythes, éternellement vaincu : on peut même affirmer que c’est là sa raison d’être, son office. C’est pourquoi, au sein des Panthéons, une figure divine est en général préposée à porter ce rôle nécessaire, et à regrouper autour d’elle les forces de la rébellion à l’Être et à son harmonie. C’est le Deus Alienus, Dieu du Non et despote des Non-Dieux, personnifiant l’opposition à toute personnification, Puissance de l’Impuissance, perfection de l’échec…Cette figure mythiques est éternellement vaincue, mais jamais détruite : c’est Typhon coincé sous l’Etna, Seth gardant la proue céleste, Loki en son éternel supplice, etc. Isolé des autres Dieux dont il est l’ennemi, il reste en général intégré dans le Panthéon dont il est comme l’ombre portée ; il rappelle que le Non-être reste à jamais le piédestal de l’Être.

Pourtant, le Mauvais Dieu n’est pas entièrement privé de sa capacité de nuire.

Si le temps circulaire des Mythes le circonscrit étroitement dans son rôle d’éternel vaincu, sous la garde des autres puissances du Panthéon garantes de l’harmonie cosmique, il garde cependant une puissance sur ce qui échappe à cette circularité. Et dans ce cas, sa faiblesse constitutive se change en une force incommensurable, car on a dès lors changé de plan ontologique : c’est pour cela que l’affirmation néoplatonicienne de l’inanité du Mal et de son évanescence peut sembler scandaleuse, car elle concerne le Mal du point de vue métaphysique, et non du point de vue empirique.

Il advient en effet que le Mal, littéralement, se déchaine, et qu’il brise les liens circulaires du Mythe pour s’échapper et venir envahir notre monde. C’est d’ailleurs lui qui, selon une certaine perspective, en est l’origine.

Un mythe, d’importance capitale dans les Traditions gréco-romaines, rend compte de cette fuite catastrophique du Mal hors de sa prison : le mythe Orphique du Démembrement de Dionysos. On dit que les Titans, pour venger leur défaite, s’en sont pris à l’héritier de Zeus, son Fils bien-aimé Dionysos. Après l’avoir attiré par des jouets servant de leurre (miroir, toupie, osselets), ils se saisissent de lui, le démembrent, puis le cuisent et le mangent. Ce repas, constituant l’inversion funeste du sacrifice, est le fondement du mal ici-bas. Zeus, furieux, foudroie les Titans sacrilèges, et de leurs cendres naissent des vers qui s’en nourrissent. De ces larves viendront plus tard les humains, mêlant en leur chair les titans foudroyés et le Dieu dépecé.

Le monde dans lequel nous vivons est donc un monde mêlé où s’entrelacent inextricablement le Bien et le Mal, le Dionysiaque et le Titanique. L’action humaine, nonobstant sa difficulté intrinsèque, peut donc être fondée sur des principes de guidance permettant de neutraliser les effets du Mal à son niveau, même si, sur ce plan, c’est le Mal qui a l’initiative et dispose de l’efficacité maximale.

En effet, il est sur son terrain : c’est lui qui a déformé le temps circulaire pour le remplacer par un temps linéaire où il est tout à son avantage, pouvant différer indéfiniment le moment pourtant inévitable de son échec. A cet échelle, en revanche, l’Homme est perdu, noyé dans l’immensité indéfinie de la durée qui favorise et entretient son amnésie.

C’est également le Mal qui a planté les décors du drame, et les a agencés pour obtenir un effet de distraction maximale sur l’Homme : la matière agit comme un voile qui sépare toute conscience d’elle-même et la rend opaque à elle-même. Elle égare les âmes dans une sorte de labyrinthe et les livre ainsi à l’illusion. Elle conduit à l’apparition d’une forme atténuée de la conscience : la conscience individuelle, incarcérée dans un horizon existentiel étroitement partiel et partial, et condamnée à l’oubli du Tout.

Enfin, la condition humaine elle-même implique une tragique contradiction, du fait même de la cohabitation en l’Homme de l’élément titanique et de l’élément divin : car l’Homme renferme en lui un appétit infini dans un monde fini. Il est donc une arme de destruction massive, pour lui-même et pour le Cosmos…Ainsi, le Mal a réussi le tour de force de réaliser une bombe à détonateur divin, de retourner en quelque sorte le divin contre lui-même.

C’est donc à l’Homme que revient naturellement la responsabilité de désamorcer cette bombe.

C’est sans doute ce que nous enseigne le Mythe de la conception d’Héraclès, où l’on voit Zeus engendrer un fils humain, conformément à un oracle prédisant que seul un Héros permettrait de vaincre définitivement les Géants.

Pour vaincre, les Hommes reçoivent l’aide précieuse des Dieux, mais sans les premiers, les seconds restent impuissants devant le déchainement des forces néfastes.

L’Homme dispose de trois armes pour neutraliser le Mal dans le champ existentiel où il peut agir : l’arme rituelle, l’arme mystériale et l’arme morale.

Je ne parlerai des deux premières que brièvement, car elles feront l’objet d’un article chacune dans l’Abécédaire du Petit Père Païen (C comme Calendrier, rituel, sacrifice etc. et E comme Ésotérisme, mystères, initiation). 

Le rituel, dont la pièce maîtresse est le Sacrifice (quel que soit la forme qu’il prend), peut être compris comme un effort magique pour restaurer la Totalité lésée ; ainsi, le Sacrifice est ce qui, essentiellement, s’oppose au sacrilège ; c’est un acte de réparation cosmique compris comme réitération de l’harmonie antérieure au Temps linéaire.

Les Mystères consistent essentiellement en un acte de remémoration (anamnesis), comme remembrement du Dieu Dispersé (« Rassembler ce qui est épars ») et comme souvenir de la véritable essence du Mal. Il est la prise de conscience, par transmission, que le Mal s’oppose à lui-même, et qu’il ne peut vaincre, dans la mesure où sa victoire totale consisterait, paradoxalement, en sa défaite même, puisque le parasite ne peut survivre à son hôte.

Une telle gnose servira alors de guide à l’action rituelle et morale. En effet, elle implique que le mal ne doit jamais être combattu de front, car une telle gesticulation ne fait que le nourrir (ce qui malheureusement se vérifie chaque jour dans notre monde moderne oublieux des Principes), mais qu’il doit être habilement canalisé et retourné contre lui-même. C’est pourquoi nous, Païens, au grand dam des Monothéistes, rendons un « culte » aux divinités adverses et éloignons les Démons parasites au moyen de rites dont la complexité leur échappe largement.

Mais c’est assez sur ce sujet. Il s’agit maintenant d’aborder le cas de l’action morale, c’est-à-dire des règles de vie et d’action qui permettent d’orienter le champ existentiel vers la cohérence cosmique, moyennant son irrigation par les puissances divines garantes de l’harmonie et de la complétude, ce qu’en d’autre termes on nomme l’obtention de la Pax Deorum. Or, en ce monde, comme les Romains l’avaient fort bien compris, l’initiative revient aux humains.

Tout d’abord, il s’agit de neutraliser l’hybris inhérente à la nature humaine. Pour désamorcer la bombe humaine et éviter que l’appétit sans borne qui fut enfermé dans notre corps ne provoque notre destruction mutuelle et celle de notre environnement, il faut que l’Homme puisse vivre en société, afin que les egos se contrarient les uns les autres. Et c’est là le domaine des vertus politiques.

Porphyre en dénombre quatre : la Tempérance, le Courage, la Prudence et la Justice. Ces quatre vertus délimitent en quelque manière le champ moral de tout individu. Les trois premières correspondent aux trois « étages » de l’âme humaine telle que l’envisageait Platon : à l’âme « végétative », constituée par les appétits, et tendue entre la douleur et le plaisir, vient s’adjoindre la tempérance ; l’âme « irascible », encline à la colère, est modérée par le courage, et l’âme « rationnelle » par la prudence. La Justice apparaît d’une certaine manière comme la vertu des vertus, puisqu’elle est la synthèse des trois autres, leur équilibre, et consacre la maîtrise de soi et la vie harmonique de la société, évitant sa destruction par le stasis ou guerre civile du fait du déchaînement des passions.

Car pour nous, Hellènes, le contraire de la vertu n’est pas le vice, mais la passion. La passion est un désir qui ne se connaît pas, et qui, par cette ignorance, se voit parasité par des agents néfastes (les mauvais démons) qui l’orientent dans un sens centrifuge et destructeur. La passion n’est pas l’enthousiasme, comme aujourd’hui tout un chacun se plait à le dire, mais elle n’est que le spectre d’une vertu morte, le sceptre brisé d’une souveraineté perdue. L’homme intègre est donc celui qui a réussi à restaurer en lui une certaine totalité, fut-elle microcosmique.

Car, soumis aux passions, l’homme ne s’appartient plus, tant individuellement (maladies), que collectivement (guerres et violences), et ses appétits déchainés l’éloignent de son essence divine. Là encore, un mythe illustre à merveille cet état de l’humanité : celui de Télémaque aux prises avec les Prétendants. Ces derniers représentent les passions qui « mangent » notre maison et maintiennent son maître dans un état de servitude indue.

Si la vie en société, par l’instauration des Cités et de leurs lois, a pour fonction principale de rappeler le chaos à l’ordre dans le champ existentiel, elle n’a cependant qu’un rôle propédeutique. Son but est surtout de permettre aux individus qui la composent de prendre conscience de leur limitation, et de faire émerger en eux le souvenir du Tout ; elle doit, si elle est bien conduite, favoriser l’émergence de la contemplation en écartant la distemplation, c’est-à-dire la dispersion de l’âme et son épuisement. Car le centre de toute cité est le Temple, qui n’est autre que l’ambassade suprême du Divin. C’est là que doit parvenir, in fine, tout citoyen et toute citoyenne, au faîte de la Cité comme de lui-même, et les fêtes rituelles sont là pour nous rappeler cet ultime rendez-vous avec notre nature profonde.

Ainsi, lorsque l’individu est affranchi, par la loi civique, de son hybris naturelle, et qu’il a recouvré, par la maîtrise de soi, la station centrale de l’Humanité qui est le statut de roi, il doit cultiver d’autres vertus, celles que Porphyre appelait vertus théorétiques ou contemplatives. Elles doivent nous permettre, cette fois, de recouvrer notre propre nature et de renouer avec la divinité qui est en nous (c’est là, d’ailleurs, le sens premier du mot religio). Si les vertus politiques peuvent avoir un aspect aliénant par la contrainte extérieure qu’elles exercent sur nous, les vertus contemplatives, au contraire, naissent spontanément du sein de notre âme, comme des perce-neiges qui annoncent le printemps.

A ce stade, la morale semble donc disparaître au profit d’une action spontanée, qui est l’action héroïque du Sage. L’acte en effet n’est plus contraint, calculé, mais il coule de source et s’apparente plutôt à une danse ou à un rayonnement. Cette action-là est conforme à celle des Dieux, car elle est désormais tournée vers l’Être, vers la Totalité et son centre, et non, comme auparavant, vers la périphérie insignifiante. Le moi n’a pas disparu, mais il s’est retourné vers le Soi ; c’est bien lui qui agit, désormais, et il n’est plus agi en un comportement machinal.

Cette métanoïa (conversion, changement de cap, c’est-à-dire…de tête), nous fait passer de l’état paranoïaque à l’état pronoïaque.

Le premier est l’état « normal » de la plupart des contemporains de l’Âge Sombre, c’est-à-dire de la Race de Fer, harassés de faire. Ce sont ces innombrables ombres qui peuplent notre vie quotidienne de leur démarche automatique, en fixant la boussole narcissique de la désorientation. Ceux-là sont au comble de l’aliénation et ne le savent même plus. Ils n’agissent plus mais sont agis, ne parlent plus mais sont parlés, ne pensent plus mais sont pensés. Ils ont depuis longtemps abdiqué leur raison au profit du sentiment, et depuis peu le sentiment au profit du ressentiment. Leur seule volonté consiste à « en vouloir » à autrui, à eux-mêmes, et au monde : ils se lamentent pour une vessie pleine d’air qui est passée à gauche ou à droite, et se mettent en colère parce que les nuages voilent le ciel bleu qui leur est dû. Leur mémoire remonte à mardi dernier : ce sont les gens du Léthé, noyés dans leur moi. Ils ne parlent pas, mais bavardent, ils n’agissent pas mais gesticulent, et surtout ne décident pas, mais gèrent. Ils sont fatigués de naissance, car en eux l’humanité s’étiole.

 Le second état est celui de l’Humain Véritable (alethinos anthropos) qui, à chaque instant, s’émerveille de toute chose éclose en son bourgeonnement toujours neuf. Cette homme-là vit dans une perpétuelle reconnaissance, mais ne prétend pas pour autant embrasser tout d’un amour abstrait : il a à cœur d’être bienveillant avec tout être, fut-il un de ces mânes à l’âme châtrée et au regard vide qui prétendent peupler le monde, mais qui l’encombrent du grouillement bavard de leur pensées parasites. Pour cet homme-là, tout arrive pour le mieux, car il a recouvré la conscience du tout, et d’abord la conscience de lui-même comme tout. Il est roi et le monde est son palais ; il ne peut plus désormais confondre colère et courage, plaisir et joie, soupçon et prudence. Il est juste et adroit à la fois, car il connaît la place de toute chose (et ainsi réussit-il l’épreuve de l’Arc) ; le monde n’est pas, pour lui, travaillé par le sinistre complot de ses semblables honnis, mais il est au contraire le présage heureux d’une conspiration tissée pour son bonheur. Cet Homme-là, et lui seul, réalise pleinement la nature humaine : il est Homme en vertu de l’omnitude ; il est le Microcosme.

Cet homme-là est entré, comme Numa en ses jours, dans la Guerre Joviale, celle de la poésie et de la gnose où le Bien réside en la synchronicité du Beau et du Vrai ; il est entré dans un état nuptial perpétuel, réconcilié à jamais avec son désir comme signe en lui de la présence divine, et il peut dire en connaissance de cause, comme lors des noces dans notre Tradition Hellénique : « j’ai fui le mal, j’ai trouvé le mieux ». Cet homme-là a épousé la Fée et, lorsque le fait frappe à sa porte et que le tracas tente de l’asservir, il répond calmement : « Moi, je sacrifie ». Car il sait qu’il est, grâce à la Loi (Lex), le Roi (Rex), et non plus la chose (Res), il sait ce qui dépend de lui, et ce qui n’en dépend pas.

Il est le Roi du Pays caché, et en ce lieu, « nous resterons volontiers ».

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